CHAPITRE IV

 

« Ah, c’était pas mal ce matin ! Vous avez bien mérité votre pause, les garçons ! »

 

Débordante d’énergie comme à son habitude, Noriko asséna une solide bourrade à Shûichi qui trébucha.

 

« Aïe ! Hé, tu veux me tuer ou quoi ? Et encore heureux qu’on l’ait méritée, notre pause, c’est l’heure de déjeuner ! protesta le chanteur.

 

- Tu es un bourreau de travail, Noriko ! lança Hiroshi, de l’autre bout de la pièce, en replaçant sa guitare sur son support.

 

- Il faut bien ça pour espérer vous remuer un peu, tous les deux ! Parce que si on vous laisse faire, je ne donne pas cher de la suite de votre carrière ! 

 

- Ah, toujours aussi directe, Noriko… C’est à se demander pourquoi tu perds ton temps avec deux bras cassés comme nous, répliqua le guitariste avec bonne humeur.

 

- Si moi-même je le savais ! La vérité, c’est que je suis trop bonne poire ! 

 

- Tu seras récompensée de tes efforts quand on sera en tête du top 100.

 

- Mouais, je commence à me demander si je verrai ce jour avant ma mort… Bon, à cet après-midi ! Bon appétit ! »

 

La jeune femme quitta le studio en compagnie de K et Sakano.

 

« On va manger dehors, Hiro ? Il fait beau ! appela Shûichi de la porte.

 

- Oui, ce serait bête de ne pas en profiter… Hé, Shû, c’est à ton tour d’aller acheter à manger, je te rappelle. 

 

- J’avais pas oublié, figure-toi, répondit le chanteur. Bon, j’y vais, je te prends comme d’habitude ?

 

- Oui, s’il te plaît. Je t’attends dans le parc, à l’endroit habituel. »

 

Les deux musiciens se séparèrent sur le parvis de N-G Productions, et tandis que Shûichi s’en allait acheter des bentôs au convenience store qui faisait l’angle de la rue, Hiroshi traversa la route et gagna le petit parc dans lequel son ami et lui avaient coutume de déjeuner quand il faisait beau.

 

Il avait à peine rallumé son téléphone portable (Noriko refusant formellement d’être dérangée pendant les répétitions par des sonneries intempestives), que celui-ci se mit à jouer « Tubular bells. »

 

Le numéro qui s’affichait sur l’écran lui était inconnu. Il se rappela soudain des événements de la veille et du garçon à qui il avait donné son numéro. Comment s’appelait-il, déjà ?

 

« Allo ? dit-il. Il y eut un léger blanc.

 

- Heu… je parle bien à Hiroshi ? s’enquit une voix presque enfantine.

 

- Oui, c’est moi. 

 

- Ah ! C’est Suguru, annonça son interlocuteur d’un ton soudain soulagé. Je vous rappelle pour… le café dont nous avons parlé hier. J’espère que je ne vous dérange pas ? 

 

-Non, pas du tout, je viens à peine de prendre ma pause. Hé bien… Je ne sais pas, moi. Tu serais libre à partir de 17 heures ? 

 

- Oui, aucun problème.

 

- Bon, on n’a qu’à se donner rendez-vous, heu… Tu viens d’où ? 

 

- De Ginza. »

 

Hiroshi retint un petit sifflement. Ginza était un quartier huppé, pas le genre d’endroit où l’on trouvait des pensions bon marché pour les étudiants. Là encore, Suguru avait juste dit qu’il n’était pas de Tôkyô, il n’en savait pas plus sur son compte.

 

Ils convinrent d’un lieu de rendez-vous pour 17h30 puis discutèrent un court instant de comment s’y rendre.

 

« Alors c’est entendu ? Très bien. À tout à l’heure », conclut le guitariste avant de raccrocher, alors que Shûichi revenait avec leur repas.

 

« Voilà ! Ah, qu’est-ce que j’ai faim ! Bon appétit ! » 

OoOoOoOoOoO 

Suguru avait à peine remis son téléphone portable dans sa poche qu’il se mit à sonner. Il consulta l’écran afin de déterminer qui l’appelait et soupira. Il s’agissait de son agent, Fumiki Ôda.

 

 

« Fujisaki », annonça-t-il d’une voix froide. Même quand il n’était pas là, ce raseur s’arrangeait toujours pour lui gâcher ses petits instants de plaisir dans l’existence ; et la perspective de revoir bientôt Hiroshi en était un.

 

« Bonjour, c’est Ôda. Je souhaitais prendre de vos nouvelles… Tout se passe bien ? 

 

- Oui, très bien. J’ai fait le tour de la famille… En ce moment, je me repose. 

 

- Vous n’oubliez pas de répéter, n’est-ce pas ? »

 

Non mais, pour qui se prenait-il, celui-là ? Comme si le garçon n’était pas capable de savoir ce qu’il avait à faire !

 

« Qu’est-ce que vous imaginez ? Je travaille tous les jours, vous pouvez demander à mon cousin si vous ne me croyez pas ! 

 

- Ne le prenez pas mal, monsieur Fujisaki, je vous en prie. Je ne mettais nullement en doute votre sérieux, répondit Ôda d’une voix obséquieuse.

 

-  Ne vous en faites pas, monsieur Ôda ; vous pouvez dire à mon oncle qu’il n’aura pas à rougir de moi lors de mes deux récitals. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois justement travailler « Arabesques » de Schumann… Au revoir. »

 

Et il raccrocha. L’appétit coupé, et peu disposé d’ailleurs à déjeuner seul car ni Mika ni Tôma n’étaient là, il décida d’aller faire un tour dans le quartier, à la recherche de souvenirs à ramener à Ritsu. 

OoOoOoOoOoO 

« Ouais ! On a été supers sur cette chanson ! s’exclama triomphalement Shûichi en levant en l’air un poing victorieux.

 

- Pas mal, c’est vrai, reconnut Noriko. Vous commencez à la maîtriser… Allez, je vous laisse quartier libre ! À demain ! » annonça-t-elle en éteignant son synthétiseur puis, sans attendre, elle récupéra ses affaires et quitta le studio.

 

« Hé, t’as rendez-vous avec ton amant ? » lui lança Shûichi qui, en réponse, se reçut un cendrier en pleine tête.

 

« Ça t’apprendra, commenta K sans même lever les yeux de son arme, qu’il était en train de lustrer avec amour. On ne dit pas ce genre de choses à une femme mariée. »

 

« Bon, Shû, j’y vais aussi. J’ai des choses à faire, déclara Hiroshi en enfilant sa veste.

 

- Oh, moi qui pensais aller avec toi acheter des CD, dit Shûichi d’un ton déçu.

 

- Une autre fois. Allez, à demain tout le monde ! »

 

Le jeune homme avait fixé rendez-vous à Suguru devant le Studio Alta, à Shinjuku. Situé non loin de la gare, il s’agissait d’un bâtiment dont la façade était ornée d’un écran géant, aisément repérable de loin, et qui constituait de ce fait un point de rendez-vous idéal.

 

Sorti un peu plus tôt que d’habitude, il eut tout le loisir de garer sa moto puis, en attendant l’arrivée de Suguru, de laisser revenir son esprit sur les circonstances qui l’avaient conduit à se retrouver à ce singulier rendez-vous.

 

Il en était à se demander ce qui l’intéressait chez le jeune garçon, car il devait y avoir quelque chose ; il ne lui aurait pas proposé de se revoir, autrement – quand celui-ci arriva.

 

« Salut, l’accueillit-il avec un grand sourire.

 

- Bonjour, répondit Suguru, un peu essoufflé. Je… J’espère que je ne vous ai pas fait attendre ? »

 

Il portait un pantalon noir et une chemise bordeaux ; face à lui, Hiroshi était vêtu d’un tee-shirt blanc, de jeans usés et de baskets, et le jeune homme se demanda si Suguru avait fait des efforts vestimentaires particuliers pour ce rendez-vous.

 

« Non, ne t’en fais pas, j’ai terminé un peu en avance aujourd’hui… On y va ? »

 

Quelques instants plus tard, ils étaient assis devant un café dans l’un des innombrables bars branchés du quartier.

 

« Hé bien ça y est, ta dette est payée maintenant, fit remarquer Hiroshi d’un ton amusé. Suguru rougit.

 

- Ce n’est pas simplement cela pour moi… » avoua-t-il.

 

Hiroshi le regarda avec un peu d’étonnement. Que voulait-il dire par là ? Mais avant qu’il ait eu le temps d’ouvrir la bouche, le jeune garçon enchaîna :

 

« Heu, si ce n’est pas indiscret… Puis-je savoir votre nom ? »

 

De plus en plus intrigué, le guitariste déclina cependant son identité. Il ne craignait pas vraiment d’être reconnu en tant que musicien du jeune groupe Bad Luck ; Suguru ne paraissait pas le genre de garçon à écouter ce type de musique.

 

« Et… il serait juste que je connaisse le tien, ajouta-t-il néanmoins.

 

- Oui, bien sûr… C’est Ritsuda », mentit le jeune pianiste, car il ne voulait pas dévoiler sa véritable identité à Hiroshi, surtout après la manière dont il avait parlé de lui. Il n’avait envie que d’une chose : être considéré pour une fois comme un adolescent parfaitement anonyme et banal.

 

« Hé bien, Suguru Ritsuda, pourquoi voulais-tu connaître mon nom ? 

 

- Pour… savoir à qui je parle, c’est tout », répondit le garçon en rougissant à nouveau. Non, il était manifeste qu’il ignorait l’existence du guitariste de Bad Luck, et sans doute aussi celle du groupe. Assez étrangement, Hiroshi en fut content. La plupart du temps, les gens avaient une approche différente en apprenant qu’il était célèbre, comme si cela pouvait changer quoi que ce soit.

 

« Alors, Suguru, que fais-tu dans la vie ? » questionna le jeune homme, histoire cette fois de vraiment lancer la conversation.

 

Et elle dura, cette conversation. Elle dura près de deux heures, et les deux garçons parlèrent sans retenue, de tout et de rien, conscients qu’entre eux passait un véritable fluide. En résumé, ils se sentaient bien en compagnie l’un de l’autre.

 

« Oh, il est tard ! constata Suguru en consultant sa nouvelle montre, qu’il avait achetée l’après-midi même. Il faut que je rentre… »

 

Il parut hésiter puis ajouta, « Je tiens à vous dire que j’ai passé un excellent moment en votre compagnie… »

 

Il repoussa lentement sa chaise et se leva.

 

« Hé bien… j’y vais. Au revoir, Hiroshi. »

 

Tout comme la veille, il paraissait tout à coup un peu abattu à l’heure de leur séparation. Le guitariste se leva à son tour et empoigna sa veste.

 

« Attends. Je peux te raccompagner, si tu veux ? Je n’ai rien de particulier à faire, proposa-t-il spontanément, répugnant lui aussi à mettre un terme à ce moment entre eux.

 

- Ah, euh… Vous êtes sûr que ça ne vous dérange pas ? 

 

- Mais non… Et puis, tout est prévu, j’ai un deuxième casque dans le coffre de ma moto, expliqua Hiroshi. Je le garde au cas où j’ai à raccompagner quelqu’un… »

 

Réalisant soudain à quel point ses paroles étaient ambiguës, il ajouta derechef : « Ne vas pas croire que j’ai l’habitude de raccompagner du monde ! C’est simplement qu’il m’arrive fréquemment de ramener chez lui mon meilleur pote et… enfin, c’est pour ça que j’ai deux casques », acheva-t-il en rougissant un peu, et pourquoi était-il en train de se justifier ? Suguru le regarda avec un petit sourire.

 

« Ne vous en faites pas, je n’avais rien imaginé d’autre, dit-il. J’imagine que vous savez vous rendre à Ginza ? Parce que je ne connais pas le chemin. 

 

- Ah, c’est vrai que tu n’es pas de Tôkyô… Tu viens d’où, si ça n’est pas indiscret ? 

 

- De… de Kyôto, répondit le jeune garçon, et ce n’était pas vraiment un mensonge, car c’était là qu’il était né, et d’où sa mère était originaire. J’ai vécu quelques temps à Tôkyô, mais c’était il y a des années et dans un autre quartier… 

 

- T’inquiète pas, je connais le chemin ! Allez, on y va. »

 

Quelques instants plus tard, ils stoppaient au pied d’un luxueux immeuble. Suguru descendit de moto et retira son casque.

 

« Merci pour le bout de chemin, Hiroshi, dit-il. Cette fois, c’était bien terminé. Plus moyen de gagner encore un peu de temps. Je… Je ne pense pas que nous nous reverrons, mais je suis heureux d’avoir fait votre connaissance. »

 

Il tendit le casque au jeune homme d’un geste emprunté.

 

« Moi aussi je suis content de t’avoir rencontré, dit celui-ci après un bref instant d’hésitation. Et… si c’est possible… j’aimerais bien qu’on se revoie. »

 

Suguru ouvrit de grands yeux. Ce qu’Hiroshi venait de dire, il n’aurait même jamais osé l’imaginer…

 

« Vraiment ? s’enquit-il d’une voix incrédule.

 

- Oui… à moins que tu n’en ais pas envie ? 

 

- Si, si j’en ai envie ! s’écria aussitôt Suguru avec un empressement qui ne laissait aucune place au doute. Heu… Je m’entends bien avec vous et… vous pourrez me faire visiter la ville ? 

 

- Oui, on va faire comme ça, dit Hiroshi avec un large sourire, stupidement heureux tout à coup. Tu as mon numéro, alors si tu as envie d’aller quelque part en particulier… appelle-moi. En ce moment, je suis libre tous les soirs après 17 heures. »

 

Suguru hocha la tête, rayonnant. Il ne souriait pas souvent, et le guitariste ne put s’empêcher de songer combien son sourire était beau. Et d’où était venue cette idée, en premier lieu ?

 

« À bientôt alors, Hiroshi ! 

 

- Oui, à bientôt. »

 

Le jeune homme attendit que Suguru ait disparu derrière la porte vitrée pour redémarrer. Il venait de passer un excellent moment en compagnie du jeune garçon, et… oui, il envisageait avec plaisir un futur rendez-vous. 

OoOoOoOoOoO 

J’ai eu raison de l’appeler. J’avoue avoir hésité un instant, au moment où j’allais presser la touche envoi de mon téléphone. Était-ce bien sérieux ? Après tout, je ne le connaissais pas… mais mon envie de le revoir a été la plus forte, et je ne m’en féliciterai jamais assez.

 

Nous avons parlé longtemps… Un peu de tout, de sujets futiles. Il ne m’a rien dit sur lui, je n’ai rien dévoilé de moi, pourtant… pourtant j’avais le sentiment d’être en train de discuter avec un vieil ami. Je n’arrive pas à définir ce que j’éprouve exactement quand je suis avec lui, tout ce que je sais c’est que je veux le revoir.

 

Je ne veux pas penser que je ne suis au Japon que pour quelques semaines. Qu’une fois mes récitals donnés, je repartirai pour les États-Unis… J’ai dit que je n’étais pas de Tôkyô, sans préciser que je n’y étais que de passage. Il y a tant de choses que je ne peux pas dire… Pour la première fois de ma vie, je ne suis qu’un garçon anonyme, sans distinction particulière, un adolescent pareil à des milliers d’autres. Pourrait-il comprendre cela si je lui disais la vérité ? Que je voulais souffler un instant, m’échapper de cette vie qui est la mienne et dans laquelle j’étouffe depuis maintenant deux ans ?

 

Je vais garder le silence. Notre amitié est condamnée à être brève, je ne veux pas que quoi que ce soit vienne la ternir.

 

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