CHAPITRE XIII

 

Ritsu !

 

Une Toyota noire était déjà sur lui. Son conducteur klaxonna et donna un vif coup de volant pour l’éviter tandis que Suguru reculait précipitamment. Il heurta du talon le rebord du trottoir et manqua tomber en arrière.

 

Il devina les invectives du conducteur de la voiture qui s’éloignait déjà et, le cœur battant, regarda le véhicule disparaître, emporté par le flot de la circulation qui venait de reprendre. Il avait bien failli commettre l’irréparable, cette fois.

 

« Ça va, petit ? » lui demanda quelqu’un qui l’avait vu vaciller. Le garçon hocha la tête et s’enfuit presque en courant, horrifié par ce qu’il avait essayé de faire.

 

Que deviendrait Ritsu s’il venait lui aussi à disparaître ? Il avait fait à son frère la promesse qu’ils iraient vivre au Japon tous les deux… et voilà que, pour une peine de cœur, il avait manqué se mettre sous une voiture.

 

C’est fini les conneries, songea-t-il sans cesser de courir, zigzagant aveuglément entre les passants. Tant pis pour moi, mais à partir de maintenant je dois me comporter en adulte… Je vais oublier Hiroshi et ne plus me consacrer qu’à Ritsu. 

OoOoOoOoOoO 

« Alors ? Comment ça s’est passé ? demanda Shûichi en voyant Hiroshi entrer dans la salle de repos où, de temps en temps, les deux musiciens prenaient leur déjeuner. Le jeune homme haussa les épaules.

 

- C’est fini. J’ai dit ce qu’il fallait dire, je suppose… J’ai vraiment eu du mal mais il fallait que je le fasse, pas vrai ? »

 

Shûichi ne répondit rien et lui adressa un regard plein de sollicitude.

 

« Tu veux manger quelque chose ? proposa-t-il au bout d’un moment.

 

- Non, merci, j’ai vraiment pas faim… »

 

Il fallait le faire. Je ne pouvais pas le laisser tout abandonner pour moi, se répéta-t-il à nouveau, plus pour tenter de se convaincre qu’autre chose. 

OoOoOoOoOoO 

Quand Suguru avait cessé de courir, hors d’haleine, il ne savait pas du tout où il se trouvait. Il n’avait cependant pas mis beaucoup de temps pour retrouver le chemin d’une station de métro, et il était retourné à l’appartement.

 

De là, son premier geste avait été de téléphoner à Masanori Ueda pour lui présenter ses excuses. Le professeur ne l’avait pas accablé de reproches, n’était pas revenu sur ce qu’il s’était passé le matin, et lui avait simplement demandé s’il serait à la salle de répétition le lendemain. Suguru l’avait assuré que oui, et qu’il allait tout faire pour rattraper le temps perdu.

 

Il avait ensuite ouvert son journal et avait noté :

 

J’ai encore terriblement mal, mais je dois continuer à aller de l’avant. Ce que j’ai failli faire tout à l’heure m’a ouvert les yeux. Ritsu a besoin de moi, il est si jeune et, à son âge, n’a presque connu de la vie que des ruptures. Je ne peux lui en imposer une autre par simple égoïsme. Je veux qu’il ait la chance de mener une existence normale… il n’est pas encore trop tard.

 

Je sais qu’il me sera difficile d’oublier Hiroshi, mais je ne peux davantage laisser mes sentiments entraver ma carrière. Ce matin, j’ai perdu mon sang-froid… J’ai profondément honte à présent que j’y repense, je ne comprends pas comment j’ai pu parler de cette manière à monsieur Ueda. C’était indigne d’un professionnel, mon cousin a raison, je ne suis encore qu’un enfant puisque je n’arrive pas à contrôler mes sentiments…

 

Mais cela ne se reproduira plus. Celui que j’étais encore ce matin a disparu, dorénavant seule importe ma carrière, et le bonheur de Ritsu.

 

Suguru essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues et referma son cahier. C’était terminé, la page venait d’être tournée. 

OoOoOoOoOoO 

Si Tôma avait eu vent, par monsieur Ueda, de ce qu’il s’était passé lors de la répétition du matin, il n’en laissa rien paraître. Quand il rentra le soir, à 19 heures, il trouva Suguru en train de jouer « trois sonnets de Pétrarque », de Franz Liszt, sur le grand piano du salon.

 

« Alors, Suguru, as-tu pris ta décision ? s’enquit-il d’un ton grave. Le jeune garçon hocha la tête.

 

- Oui. D’ailleurs, monsieur Nakano m’a téléphoné tout à l’heure et… nous nous sommes séparés, répondit-il sans laisser filtrer la moindre émotion.

 

- C’est… toi qui as pris cette décision ? 

 

- Qu’importe ? L’essentiel, pour vous, est que nous ne soyons plus ensemble, non ? Vous pouvez être rassuré, monsieur Seguchi, désormais seule ma carrière a de l’importance. Mes deux récitals seront un succès. »

 

Tôma effleura le clavier du piano sans appuyer sur les touches.

 

« Je suis heureux de voir que tu es redevenu raisonnable. Tu es jeune, Suguru, tu as ta vie devant toi. Tu trouveras quelqu’un d’autre… un jour. 

 

- Oui. Très certainement, convint le garçon d’un ton compassé. À présent, si vous voulez bien m’excuser, j’aimerais finir de répéter ce morceau. Si je veux que mes récitals soient parfaits il faut bien que je travaille, vous n’êtes pas d’accord ? » 

OoOoOoOoOoO 

Les jours qui suivirent s’écoulèrent à toute vitesse. Suguru passait ses journées à répéter, et il s’y employait avec un sérieux et une détermination qui comblaient Masanori Ueda. Celui-ci n’avait à aucun moment mentionné l’éclat de son élève qui, de son côté, et après lui avoir présenté des excuses, n’en avait pas reparlé non plus. Suguru trouvait dans son travail un dérivatif à sa douleur, et même s’il n’était pas parvenu à chasser Hiroshi de son cœur il parvenait, le temps d’un morceau, à l’oublier.

 

Le guitariste, quant à lui, était complètement déprimé et avait le plus grand mal à ne pas le montrer.

 

« Qu’est-ce qu’il a ? demanda un soir Noriko à Shûichi, après une répétition particulièrement peu brillante. Il s’est fait plaquer ou quoi ? »

 

Ce n’était qu’une boutade, mais le chanteur hocha la tête.

 

« Tu ne crois pas si bien dire, Noriko. Tu te souviens de ce garçon qui est venu un jour au studio ? Le cousin de Seguchi. Hé bien, Hiro sortait avec lui mais ils se sont séparés il y a quelques jours… et depuis, voilà. 

 

- Oh, dit seulement la jeune femme. Je ne savais pas… Quel dommage, ils devaient faire un joli petit couple… 

 

- J’espère que Hiro va vite s’en remettre. À ce qu’il m’a dit, ils ont plus ou moins été obligés de se séparer, enfin c’est compliqué. J’ai vraiment de la peine pour Hiro, il m’a toujours aidé quand j’ai eu des problèmes, et moi… je ne peux rien faire pour lui, dit tristement Shûichi.

 

- Au moins, il peut compter sur ton soutien, assura Noriko. Et le mien aussi. Ce n’est jamais facile de se remettre d’une rupture, surtout si, comme tu le dis, elle a été provoquée. » 

OoOoOoOoOoO 

« Vous êtes certain que ça va aller, monsieur Fujisaki ? Je peux venir avec vous, si vous le souhaitez. »

 

Suguru décocha à son agent un regard de froide exaspération.

 

« Non, je vous assure que ce n’est pas la peine, monsieur Ôda. Merci de votre sollicitude, mais je préfère être seul pour cette… visite. Et d’ailleurs, je ne serai pas long. Que voulez-vous qu’il puisse m’arriver de fâcheux à Kyôto, enfin ? »

 

Ôda fut bien contraint de céder, mais fit promettre à Suguru qu’il ne rentrerait pas trop tard à l’hôtel.

 

Comme si j’allais avoir le cœur, après ça, d’aller dans une salle de jeux… mais quel abruti, ce type !

 

La mère du garçon était originaire de Kyôto, et bien que ses parents se soient installés à Tôkyô après la naissance de Ritsu, c’étaient là qu’ils avaient été inhumés. Suguru s’était rendu sur leur tombe peu de temps avant son départ pour New York, et c’était la première fois depuis deux ans qu’il revenait rendre hommage à ses parents.

 

Kyôto était si différente de Tôkyô. La cité avait conservé le visage du passé, traverser certains quartiers donnait l’impression de remonter dans le temps. Déambuler dans ces rues chargées d’histoire éveillait une curieuse nostalgie dans le cœur de Suguru. Il aurait aimé venir ici un jour, en compagnie d’Hiroshi, et flâner le long des allées paisibles bordées d’érables dont le feuillage, en cette saison, flamboyait.

 

L’adolescent soupira. Il n’irait jamais à Kyôto avec Hiroshi, ni autre part non plus, désormais…

 

Devant la tombe de ses parents, il répéta solennellement la promesse qu’il s’était faite de prendre soin de Ritsu, et jura de ne plus jamais songer à en finir avec la vie, même s’il venait à traverser des périodes difficiles.

 

« Vous pouvez compter sur moi. Un tel moment de faiblesse ne se reproduira plus. Je veillerai sur Ritsu, et dans quatre ans nous reviendrons vivre au Japon. Vous pouvez me faire confiance », déclara-t-il avec gravité.

 

Ceci fait, il rentra à son hôtel sans se hâter. 

OoOoOoOoOoO 

« Il est temps d’y aller, monsieur Fujisaki ! » appela Fumiki Ôda de la porte de la loge. Suguru soupira et reposa son téléphone mobile sur la table.

 

Qu’attendais-tu ? Un appel ? Tout est fini, de toutes manières.

 

« J’arrive. Ne vous inquiétez pas, monsieur Ôda, tout va bien se passer. »

 

Le garçon prit une profonde inspiration et, après un dernier regard au téléphone, quitta la loge. 

OoOoOoOoOoO 

« MUSIQUE CLASSIQUE – CONCERT

Hier soir, le public du Kyôto Concert Hall a littéralement vibré tout au long du brillant récital donné par le jeune pianiste virtuose Suguru Fujisaki.

Fils de la regrettée soliste Haruka Fujisaki, Suguru a enchanté les 1500 personnes venues assister à ce qui était son premier récital au Japon. En effet, le jeune musicien, âgé d’à peine seize ans, vit depuis la disparition de ses parents aux État-Unis et ce récital à Kyôto marquait également son retour sur sa terre natale depuis près de deux ans.

Bien qu’encore très jeune, Fujisaki possède une technique magistrale ; son exécution hier soir a été magnifique, pleine de sensibilité et d’élégance, notamment sur « Sarcasmes », de Prokofiev. La virtuosité de ce jeune garçon, digne des plus grands, est impressionnante à plus d’un titre même si, hier soir, son interprétation était empreinte d’une mélancolie presque palpable, certainement due au fait qu’il jouait à Kyôto, ville natale de sa mère et lieu de son dernier repos.

Quoi qu’il en soit, et compte tenu de son âge, Suguru Fujisaki s’annonce sans conteste comme un futur très grand de la scène musicale classique internationale.

Hanae Suwa, Tôkyô Daily »

 

Cela faisait trois fois qu’Hiroshi relisait cet article. La veille, il avait lutté toute la journée pour résister à l’envie d’envoyer ne serait-ce qu’un message d’encouragement à Suguru ; il ne pouvait pas anéantir les efforts déployés pour rester éloigné de lui au cours des deux semaines précédentes… Seulement, à présent, il se sentait minable.

 

« Juste un message, ça n’engageait à rien… Je  ne suis vraiment qu’un pauvre abruti », marmonna le jeune homme en repliant le journal. Shûichi et les autres n’allaient pas tarder à arriver.

 

Le récital n’avait pas été retransmis par les stations de radio nationales, mais Hiroshi était parvenu à l’écouter par le biais d’une radio de Kyôto qui diffusait sur le net.

 

Dire qu’il avait pensé, dans le magasin d’instruments de musique, que Suguru jouait bien du piano… En dépit de la mauvaise qualité du son, il avait été transporté par la virtuosité du jeu du jeune pianiste. Ç’avait été… tout simplement sublime, bien qu’empreint d’une mélancolie tangible.

 

Le guitariste soupira. Suguru avait peut-être exprimé la tristesse qu’il éprouvait à jouer dans la ville où reposaient ses parents, mais il savait bien que ce n’était pas la seule raison ; cependant, le jeune musicien était parvenu à surmonter sa douleur pour délivrer une prestation exemplaire.

 

Oui, il avait eu raison de rompre. Il aurait été impensable de gâcher un talent pareil…

 

Mais il aurait tout de même pu envoyer un message d’encouragement. 

OoOoOoOoOoO 

Le lendemain, après l’enregistrement d’une émission de radio, Suguru avait repris le chemin de Tôkyô. Il savait qu’il se berçait d’illusions, mais au matin son premier geste avait été de consulter la messagerie de son mobile. Rien. Et quoi d’étonnant, d’ailleurs ? Pour quelle raison Hiroshi lui aurait-il envoyé un message ?

 

Je sais bien qu’il n’y a plus rien entre nous, mais j’aurais aimé qu’il m’envoie un petit mot. Simplement pour me souhaiter bonne chance… pour montrer qu’il pensait encore un peu à moi… J’ai eu tort d’espérer, manifestement je n’ai plus aucune importance pour lui.

 

Leur histoire était du passé. Il lui fallait en prendre son parti pour de bon, cette fois.

 

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