CHAPITRE VIII

 

Les soirées étaient encore froides en cette mi-février, et ils se réfugièrent dans un petit café, incapables d’échanger le moindre mot tout au long du trajet. Une fois assis, Hiroshi commanda deux chocolats et attendit que Suguru se décide à parler.

 

« Je… je suppose que Narumi vous a raconté ce qui s’était passé, dit enfin le pianiste, les yeux rivés au contenu fumant de sa tasse.

 

- Plus ou moins, mentit Hiroshi. Je l’ai croisée hier matin en rentrant de ma nuit de garde et… elle m’est tombée dans les bras. Je l’ai réconfortée du mieux que j’ai pu, mais... Mais ce n’est pas d’elle dont j’ai envie de parler maintenant, acheva-t-il en son for intérieur.

 

- Je… j’ai été lamentable. En fait, je n’étais pas prêt à… à aller plus loin avec elle et… et elle a voulu précipiter les choses et… »

 

Suguru avala sa salive avec nervosité.

 

« Et elle s’est mise dans une colère noire et m’a crié de m’en aller. Je ne peux pas lui en vouloir, vous savez. C’est ma faute. Je l’ai terriblement offensée, mais… mais je n’aurais rien pu faire quoi qu’il advienne, acheva-t-il sans lever les yeux.

 

- Ce sont des choses qui arrivent… lui dit Hiroshi d’un ton réconfortant.

 

- Non, vous ne comprenez pas. Ce n’est pas que je n’ai pas pu. Je… je n’en ai pas eu envie. Narumi et moi étions ensemble depuis un an et… rien. Je pensais être amoureux d’elle, non, je l’aimais, mais… »

 

Le garçon avait le plus grand mal à trouver ses mots et peinait pour exprimer ses sentiments.

 

« J’étais heureux d’être simplement avec elle, vous voyez ? Mais Narumi voulait plus et… et ça, je n’ai pas pu. »

 

Hiroshi avait écouté sans mot dire cette difficile confession et, à la lumière des observations de Sakura, il commençait à y voir plus clair. Alors que Suguru, lui, était manifestement toujours dans le noir, mais comment essayer de le mettre sur la voie sans qu’il n’en prenne ombrage ?

 

« Je… je me demande ce qui ne va pas chez moi, monsieur Nakano. Personne de normal n’aurait réagi de cette manière… Je n’avais qu’une seule envie à ce moment-là, c’était m’en aller, expliqua le musicien d’un ton malheureux.

 

- Hé bien… Fujisaki-san… Avez-vous envisagé que, peut-être, vous… vous n’étiez pas autant attiré par les filles que vous ne le pensiez ? »

 

Pour la première fois, Suguru leva les yeux de sa tasse et les posa sur ceux de son vis-à-vis avec perplexité.

 

« Que voulez-vous dire ? 

 

- Peut-être… peut-être êtes vous plus attiré par les personnes du même sexe que vous… » avança prudemment le jeune homme. Le pianiste le dévisagea d’un air stupéfait et, oui – un peu choqué.

 

« Ce n’est qu’une hypothèse, bien sûr, ajouta aussitôt l’interne. Mais… si c’était le cas… cela expliquerait pourquoi vous n’avez pas pu aller plus loin avec Okuda-chan. »

 

Suguru ne savait plus quoi penser, clairement sous le choc. Était-ce possible ? Comme venait de le dire Nakano, cela expliquerait sa réticence à aller plus en avant avec sa petite amie, ainsi que le trouble étrange et persistant qu’avait éveillé en lui la caresse involontaire de l’étudiant.

 

« Mais non, je !... » Il s’interrompit. À quoi bon se récrier ? Il ne savait plus où il en était.

 

« Vous… vous pensez vraiment que ça pourrait être ça ? Que… que peut-être je… je préfère les… garçons ? dit-il, presque à voix basse et comme effrayé par ce nouveau constat.

 

- C’est possible. Je… je connais quelqu’un qui est dans votre cas et… qui en a pris son parti et le vit très bien, répondit Hiroshi d’un ton détaché.

 

- Vraiment ? s’enquit Suguru avec une telle note d’espoir au fond de la voix que le jeune homme en éprouva un petit pincement au cœur ; le pauvre Fujisaki paraissait véritablement déboussolé.

 

- Oui. Bien sûr, ça n’a pas été facile à accepter au début, mais… depuis qu’il a pris conscience de ses préférences, tout est beaucoup plus simple pour lui. »

 

Suguru ne savait toujours pas ce qu’il devait faire de cette hypothèse et se contenta de regarder fixement Hiroshi, en pleine confusion.

 

« Vous devriez boire votre chocolat, il va refroidir, conseilla celui-ci d’un ton beaucoup plus léger. Ne vous en faites pas, Fujisaki-san. Je ne pense pas, pour ma part, que vous ayez un quelconque problème… Réfléchissez simplement à ce que je vous ai dit, et peut-être vous rendrez-vous compte que… vos préférences ne sont pas celles que vous croyiez jusqu’à maintenant. »

 

Le pianiste hocha la tête et avala machinalement une gorgée de chocolat.

 

« Je… oui, je vais y réfléchir… »

 

Il semblait toutefois assez ébranlé. Les deux garçons vidèrent leur tasse et quittèrent le café.

 

« J’espère que… cette discussion vous aura aidé, au moins un peu ? avança Hiroshi.

 

- Oui. Je ne sais pas encore trop quoi penser de ce que vous m’avez dit mais… cela mérite réflexion », répondit Suguru et, enfin, un pâle sourire voleta sur ses lèvres. Saisi d’une impulsion soudaine, Hiroshi tira un petit carnet de son sac et y griffonna quelques chiffres à la va-vite.

 

« Voici mon numéro de portable. Même si je suis à l’hôpital, vous pourrez me laisser un message, je vous rappellerai », dit-il en tendant le petit morceau de papier à Suguru qui n’hésita qu’un bref instant et tendit la main pour le prendre. Leurs doigts se rencontrèrent l’espace d’un infime instant, mais le garçon sentit son cœur battre plus vite.

 

« M… Merci, monsieur Nakano, bredouilla-t-il. Et… merci d’avoir insisté pour discuter avec moi. Je… ça va mieux, c’est vrai. »

 

Ils regagnèrent lentement le domicile des Fujisaki, chacun perdu dans ses pensées. Puis, le jeune homme enfourcha sa moto et, sur un dernier salut de la main, s’éloigna le long de la rue, suivi du regard par Suguru.  

OoOoOoOoOoO 

« My life

You electrify my life

Lets conspire to ignite

All the souls that would die just to feel alive


I'll never let you go

If you promise not to fade away

Never fade away »


Le public était en transe. Muse cartonnait et c’était leur troisième soir à Tokyo. Hiroshi ne connaissait que trop bien cette salle de concert et partager ce moment avec Suguru était carrément excitant. Il enlaçait le pianiste, debout devant lui, et le berçait.
Fan de Muse, Nakano chantait aussi :


« Our hopes and expectations

Black holes and revelations


Our hopes and expectations

Black holes and revelations »


Suguru se retourna et regarda Hiroshi, qui lui murmurait, rien qu’à lui, en souriant, les paroles de
Starlight :


« Hold you in my arms

I just wanted to hold

You in my arms »


Fujisaki se mit sur la pointe des pieds, l’enlaça et l’embrassa. Un baiser féroce et passionné. Encouragé, Hiroshi lui arracha sa chemise, haletant.
Matthew Bellamy, lui, poursuivait :


« Far away

The ship has taken me far away

Far away from the memories »


Hiroshi ouvrit les yeux et regarda autour de lui.


Un rêve… ça n’était qu’un rêve… Et… je suis où ?


Il regarda autour de lui. Ça n’était pas sa chambre. Quelqu’un bougea à ses côtés :


« Éteins-moi cette radioooooo. »


À tâtons, il chercha le réveil.


« And I'll never let you go

If you promise not to fade away

Never fade away


Our hopes and expectations

Black holes and revelations, yeah

Our hopes and expectations

Black holes and revelations


Hold you in my arms

I just wanted to hold

You in my arms

I just wanted to hold-


 Feel the waves, soothe your mind, c’était Muse avec
Starlight et tout de suite, sur KY-Radio, Videotape du nouvel album de Radiohead. »


Il se leva et chercha ses vêtements.


« Ferme bien la porte en partant », grogna la voix assoupie de la chambre.


Dans la salle de bains, il se passa de l’eau sur le visage et se recoiffa à la va-vite. Il se nettoierait bien à l’hôpital. Il avait quelques vêtements propres dans son casier, ils feraient l’affaire.


Comme promis, il referma la porte soigneusement, sans un regard en arrière. Sur sa moto, il mit une bonne minute à se rappeler où il était.


Il me faudra un café aussi… songea-t-il en faisant vrombir le véhicule.


Fujisaki avait quitté le pays depuis un mois et demi. Fujisaki n’avait pas donné signe de vie depuis sa lettre. C’est pour ça qu’Hiroshi avait tourné la page et reprenait sa vie de célibataire, à papillonner par-ci, par-là mais le cœur n’y était pas. Il ne savait même pas le nom de sa maîtresse et s’en fichait, il ne la reverrait pas.


Un mois et demi plus tôt, une semaine après la Saint Valentin


Ce soir-là, autour d’un chocolat, les deux garçons ne le savaient mais c’était le dernier moment qu’ils passaient seuls. Après, tout s’enchaîna très vite. Suguru fut très pris par les cours de fin d’année scolaire qu’il dispensait, ses préparatifs du voyage en Europe et les vacances de printemps.


Narumi, au contraire, était plus disponible et attrapait Hiroshi dès qu’elle le pouvait. La lycéenne s’était épanchée le lendemain suivant la rupture mais elle avait bâti peu à peu un mur de silence. La semaine suivant sa rupture, c’est avec pudeur qu’elle annonça ses résultats à Hiroshi.


« 96 % ! C’est très bien Narumi !


- Oui, répondit l’adolescente sans enthousiasme. C’est grâce à vous, ajouta-t-elle avec plus de chaleur.

- Tu as fait tout le travail, Narumi ! »


Elle le regarda un peu tristement :


« Est-ce que… est-ce que je suis… désirable ? » murmura-t-elle.


Hiroshi ne sut que répondre.


Devant l’hésitation du jeune homme, Narumi se leva :


« VOUS ÊTES TOUS PAREILS ! » hurla-t-elle.


Mais Hiroshi se leva et la rattrapa par le poignet :


« Narumi ! Calme-toi ! Tu… tu es très jolie, dit-il sincèrement. Et tu es désirable aussi… »


La lycéenne posa sa tête sur la poitrine du jeune homme et resta comme ça plusieurs minutes. Enfin, elle leva le regard et se mit sur la pointe des pieds pour l’embrasser mais Hiro la repoussa gentiment.

« Pourquoi ? demanda-t-elle, tremblante. Je… je ne vous plais pas à vous non plus ?


- Narumi… je… »


Je sors d’une rupture et je ne suis pas prêt ? Faux, je serais prêt à sortir avec Sug… Mauvaise idée.


Nous avons presque cinq ans de différence ? Et alors, ça ne me gêne pas avec Su…


Je suis amoureux de ton ex ? Mauvaise réponse aussi…


« Narumi, ne te précipite pas pour… pour rencontrer quelqu’un.


- Mais je vous…


- Non. Viens on va se promener. Je suis comme toi, Narumi. En septembre, je me suis séparé de… de la personne avec qui j’étais. Nous étions ensemble depuis deux ans et demi et c’est la raison pour laquelle je suis venu à Kyoto. Pour être plus près de… de la personne avec qui j’étais.


- Pourquoi vous êtes vous séparés ?


- J’étais devenu invisible. Son amour s’effaçait. Ça m’a brisé le cœur de m’en séparer mais je souffrais trop. Au début d’une séparation, on croit toujours tomber amoureux de la gentille copine ou du gentil copain qui vous a soutenu mais… c’est faux. Prends… prends le temps de… de vivre ta rupture.

- Il… il me manque, dit-elle d’une voix blanche. Nous… nous avons discuté hier. Il… il ne reviendra pas. Il… il croit qu’il… il croit qu’il est… qu’il préfère les garçons ! » sanglota-t-elle.


Hiroshi s’arrêta et la serra contre lui. Ça ne servait à rien de parler. De plus, il se sentait gêné. Il avait l’impression de lui avoir volé Suguru.


« Il… il a été très gentil et… patient pour… pour m’expliquer ça, continua-t-elle en essuyant ses yeux humides. Il m’a dit qu’il… qu’il m’avait quand même aimée et… et que je lui manquerai. Vous… vous croyez que je rencontrerais quelqu’un à qui je plairai ?


- Mais bien sûr ! Tu es jolie, intelligente et un peu trop bavarde parfois mais c’est mignon. »


La lycéenne rit :


« Merci, Nakano-sempai. Et vous, vous n’avez trouvé personne ?


- Euh… non. C’est compliqué, moi.


- Vous le prenez tellement sereinement !


- Ça n’est pas mon premier chagrin d’amour, tu sais, ni le dernier. »


La promenade sous les cerisiers bourgeonnants se poursuivit sur un ton plus badin. Narumi était accrochée au bras de l’interne et lui racontait les vacances qu’elle allait passer à Hong-Kong.


Les jours s’écoulèrent. Le soleil revenait dans le ciel et dans le cœur du guitariste mais jamais il n’avait pu parler en tête-à-tête avec Suguru. Alors, il le regardait tristement. Au fond de lui, il savait qu’il le laisserait partir, comme, pour d’autres raisons, il avait laissé partir Shuichi. Peut-être était-ce trop tôt pour parler sentiment. Le pianiste devait d’abord se retrouver. Oui, c’est ce qu’il se disait pour se convaincre.


En mars, les Fujisaki profitèrent de ce que la famille était au complet pour partir eux aussi en vacances. Hiroshi choisit Kyoto pour son internat. Il ne voulait pas s’éloigner de la ville. Il s’était fait à l’idée d’aimer silencieusement Suguru et qui sait, ça passerait, non ? Et puis il y avait Ritsu. Il aimait le petit garçon. Il apprenait tellement vite et bien !


Quand les Fujisaki revinrent, c’est lui qui partit pour Tokyo. N’y tenant plus, et n’ayant pas d’autres moyens de joindre Suguru – l’appeler chez lui aurait été gênant – il lui écrivit une longue lettre empreinte de ses troubles, ses sentiments, ses doutes, ses espoirs. Tout était tellement plus simple sur papier. Mais il froissa le courrier. Il recommença quatre ou cinq fois. Le temps urgeait. Le départ de Suguru approchait. La septième lettre, sobre, énigmatique, partit deux jours avant le départ du pianiste.


Et il avait attendu. Il n’osait plus éteindre son téléphone. Mais rien ne vint. Rien qu’il attendait.


Il rentra à Kyoto la mort dans l’âme. Peu de jours après, il décida de déménager. Narumi allait mieux mais elle lui rappelait Suguru. Il remercia chaleureusement les Okuda et aménagea avec Itachi et Kyo, promettant à la jeune fille de prendre parfois un café avec elle.


Ritsu aussi lui rappelait Suguru et revenir dans cette maison avait une saveur aigre-douce. La maison semblait vide à présent. Oh, Suguru n’avait jamais été vraiment bruyant. Non. Il avait été présent par son silence. Un peu comme un chat dont la présence est feutrée, inaudible mais perceptible. Là, mais discret. Le piano aussi résonnait de leur sonate.


Souvent le soir, lorsqu’il fumait la dernière cigarette de la journée, accoudé au balcon de son nouvel appartement, il rêvait à ce que les Fujisaki lui racontaient. Suguru remportait un succès incroyable, mais mérité, dans les plus belles salles de Rome, Milan, Berlin, Paris ou Londres. Peut-être levait-il les yeux au ciel le soir, se disant qu’à ce moment précis, Hiroshi regardait lui aussi en l’air et pensait à lui. Toujours est-il que l’interne ne se lassait pas de contempler la voûte céleste, autant qu’il le pouvait, et de penser à ce petit pianiste timide, qui était à l’autre bout du monde, sous le même ciel.


Ce soir-là aussi, il rejeta la dernière bouffée de fumée et murmura à celui qui ne l’entendrait pas :


« Je t’aime mais… chuuuut, c’est un secret, ne le dis à personne. »


FIN de la première partie

 

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