CHAPITRE II

 

La tasse de thé qu’Hiroshi venait de se servir fumait et il attendait, assis en tailleur sur son lit. Bénéficiant d’une matinée dont les cours ne commençaient qu’à 10h30, chaque mardi à 8 heures, il se connectait sur Internet et discutait avec Shuichi, chez qui il était 23 heures. Le chanteur expatrié apparut en ligne et ils lancèrent la conversation.


« Hiroooo ! Comment tu vas ?


- La forme, et toi ?


- Extra ! Yuki m’a dit qu’on retournerait à Disneyworld dans deux semaines !


- Encore ? Tu y es allé combien de fois depuis que tu es aux Etats-Unis ? »


Et le garçon commença à compter sur ses doigts :


« Trois… Quatre… Cinq… Six… Sept…. Huit… Neuf…. Diiiiix… Et onze. Onze fois, Hiro !


- Onze fois ? Impressionnant…


- Et toi quoi de neuf ? Comment… comment tu vas ?


- Ça va… Je pars à Kyoto pour quelques mois jeudi soir.


- Kyoto ? Mais comment tu vas faire ? Tu retournes chez…


- Non, je ne retourne pas chez Issei, répondit l’étudiant, faiblement.


- Il sait que tu vas travailler à Kyoto ?


- Oui, on en avait parlé. C’est… c’est pour lui que j’avais postulé aux hôpitaux kyotoïtes. Mais… c’est pas grave.


- Et tu vas loger où ?


- Je ne sais pas encore. Je compte sur ma chance. Et au pire, Kagami me logera quelques nuits.


- Si tu avais eu de la chance, tu ne serais pas tombé sur un connard, marmonna Shuichi entre ses dents, avant de se lever et se de se coller à sa webcam.


- Tu fais quoi ? gloussa Hiroshi.


- Un gros câliiiiiiiiiiiiiin ! »


Nakano rit doucement et dut retenir quelques larmes d’émotion. Shuichi n’avait pas changé malgré la distance géographique. Toujours aussi tendre. Il aurait préféré ne rien lui dire de sa séparation avec Issei ou du moins la minimiser mais il n’avait pas réussi, c’était trop récent.


La séparation s’était faite en une étape simple mais efficace : le week-end suivant sa rencontre avec le frère de Ritsu, il avait logé chez Kagami, l’ami qui avait présenté Hiroshi et Issei. Nakano voulait voir si Issei remarquerait son absence. Démonstration réussie. Issei n’avait même pas réalisé que son petit ami n’était pas venu comme chaque week-end. Il n’avait même pas appelé. Le week-end d’après, soit une semaine avant le début de l’internat à l'hôpital de Mizushima il était revenu chez Issei après sa leçon à Ritsu et avait attendu une bonne partie de la journée dans l’appartement. Calmement, il l’avait quitté et en avait expliqué les raisons. Issei n’avait rien dit. Il ne l’avait même pas retenu. Hiroshi était retourné à Tokyo le cœur brisé. Mais ça n’était pas tout, depuis qu’ils s’étaient séparés, soit à peine quatre jours, Issei harcelait Hiro au téléphone et le suppliait de revenir mais c’était trop tard, il avait été assez humilié. Ça n’était pas maintenant que le D.J. devait réagir. Ça aurait dû être à Kyoto.


« J’ai une idée ! Pour Noël je vous envoie deux billets d’avion et on va tous à Los Angeles !! Tous les trois ! Comme avant !


- Et tu en fais quoi de Yuki ? Il garde les plantes ? gloussa l’étudiant.


- T’as raison ! Tous les quatre alors ! Et Sakura ? Comment elle va ? »


La discussion se poursuivit encore une heure et demie et les deux garçons se déconnectèrent. L’un partit à l’université, l’autre dans son lit.

OoOoOoOoOoO

Les deux jours qu’il restait à Tokyo défilèrent à une vitesse fulgurante et quand Hiroshi serra Sakura contre lui sur le seuil de l’appartement, il eut toutes les peines du monde à ne pas pleurer. Issei et lui étaient séparés depuis une semaine et il quittait sa seule amie pour aller dans une ville où il n’avait même pas de logement. Bien sûr il y avait Kagami et toute la clique mais il n’avait pas le même degré d’intimité avec son ami kyotoïte qu’avec sa meilleure amie, qui était comme sa sœur.


« Appelle-moi quand tu arrives et dès que tu as deux jours, viens à Tokyo.


- Pareil pour toi, princesse.


- Oh, Hiro, comment je vais faire sans toi ? À qui je vais me plaindre parce que la salle de bains est occupée ?


- Dis à mon frère de passer. Tu auras une imitation pas trop ratée de moi.


- Ne parle pas de Yuji comme ça ! s’offusqua Sakura.


- Tu vois ? Tu m’as déjà oublié ! »


Après une longue étreinte, Hiroshi prit la route de Kyoto et arriva tard chez Kagami.

OoOoOoOoOoO

Après sa leçon de guitare, il passa la journée à consulter les offres de logement. Son budget étant un peu serré, il chercha plutôt une chambre chez l’habitant. A 18 heures, il en avait vu une dizaine et commençait à douter de sa chance. Il composa un dernier numéro. Il nota l’adresse et s’y rendit, sans attente particulière.


Le pavillon semblait spacieux, le prix relativement bon marché indiqué était-il erroné ? Peut-être manquait-il un zéro… Il sonna quand même.


Une dame âgée lui ouvrit. C’était une domestique car elle lui dit d’attendre dans le hall, elle allait chercher madame Okuda.


La maîtresse de maison arriva et salua Hiroshi. En la voyant parée de ses atours luxueux, l’étudiant comprit le proverbe « les habitants de Kyōto se ruinent pour s'habiller. »


Il se présenta et expliqua sa situation. Étrangement charmée, l’hôtesse l’invita à le suivre pour lui montrer la chambre. En fait, il s’agissait d’un petit bâtiment à l’extérieur de la maison. Le logement était muni d’une petite salle de bains et d’un petit coin cuisine dans la pièce principale.


« Oh ne vous inquiétez pas, c’est juste pour dépanner. Vous prendrez les repas avec nous. »


Hiroshi la considéra un moment en se demandant où était le piège.


« Excusez-moi mais… le prix… c’est bien… euh… 50 000 yens ?


- Oui, oui, pourquoi ?


- C’est… intéressant.


- Ça veut dire oui ? sourit la dame.


- Y a-t-il des clauses particulières à remplir ?


- Oui, il y en a une. »


Je le savais…. Qu’est-ce que ça va être. Ménage ? Don de mon corps ? sourit Hiroshi.


« Ma fille cadette est en dernière année au lycée et nous voudrions avec son père qu’elle réussisse. Peut-être pourriez-vous lui donner des cours.


- C'est-à-dire que parfois je ferai des gardes de nuit.


- Oh ça serait juste quelques heures par semaines. »


Hiroshi regarda le petit pavillon et sourit. Il ne retrouverait pas d’aussi bonnes occasions.


« Avec plaisir madame Okuda. »


Ils retournèrent dans le pavillon principal, signèrent le bail et prirent le thé.


« Narumi devrait bientôt arriver. »


Aussitôt dit, aussitôt fait. La porte du salon s’ouvrit et la lycéenne qui entra lui rappela quelqu’un.


« Monsieur Nakano ! »

OoOoOoOoOoO 

Le cœur plus léger que depuis bien des jours, Hiroshi entassait ses affaires dans son sac. Son nouveau logement l’attendait et il avait hâte de s’y installer, d’autant qu’en fin de compte tout s’était bien mieux passé que ce qu’il l’avait escompté.

 

« Monsieur Nakano ! »

 

Une adolescente aux cheveux châtains et aux yeux marron, mignonne et avenante ; la petite amie du frère aîné de Ritsu.

 

La jolie tourterelle du restaurant, songea Hiroshi, amusé par la coïncidence.

 

« Tu connais notre nouveau locataire, Narumi ?

 

- Heu… pas vraiment, mais… C’est le professeur de guitare de Ritsu, le petit frère de Suguru. Nous nous sommes déjà rencontrés. Vous allez loger ici ? Soyez le bienvenu. »

 

Hiroshi s’inclina. Cette jeune fille lui était sympathique et il se félicita d’avoir trouvé un logement chez ces gens.

 

« Monsieur Nakano est d’accord pour te donner des cours, Narumi.

 

- Des cours de guitare ? s’enquit la jeune fille en ouvrant des yeux ronds.

 

- De soutien scolaire, rectifia sa mère. Monsieur Nakano étudie à Todai, il est donc bien placé pour t’aider à préparer tes examens de fin d’année. »

 

Il avait été convenu que le jeune homme emménagerait le jour même, et il était donc reparti en toute hâte chez Kagami afin d’aller chercher ses affaires. Une fois installé, il s’empressa de téléphoner à Sakura.

 

« …Tu as trouvé un logement ? C’est génial, Hiro ! Tu pourras commencer ta période de stage avec cette épine en moins dans le pied ! s’exclama l’étudiante, sincèrement ravie pour son ami.

 

- J’avoue que je n’y croyais pas non plus, en plus le loyer est vraiment bon marché, et je suis cordialement invité à prendre part aux repas familiaux. Tu le crois, ça ? »

 

Sakura pouffa.

 

« Ces gens ont peut-être une fille à caser, tu ferais mieux de te méfier ! 

 

- Ils ont une fille, ça je le sais, mais elle est déjà prise. Mais ils en ont peut-être une autre, en effet… Tu as raison, Sakura, je vais lire attentivement tous les papiers qu’ils essaieront de me faire signer ! »

 

La conversation roula un moment sur des choses et d’autres, puis Sakura demanda :

 

« Et Issei ? Il s’est calmé ? »

 

La belle humeur d’Hiroshi disparut aussitôt. Non, justement, Issei ne s’était pas calmé et continuait à l’inonder de coups de téléphone auxquels il refusait de répondre. Il avait sa fierté, et il doutait que le DJ soit réellement désireux de s’amender pour sa conduite passée.

 

« J’imagine qu’il finira par se lasser. Je lui ai bien dit que c’était terminé entre nous, c’est bien sa faute si notre histoire s’est finie, après tout. C’est trop tard pour revenir la bouche en cœur », dit-il d’un ton amer.

 

Même à Sakura et Shuichi, le jeune homme n’avait jamais confié la désarroi profond qui avait été le sien au constat que son couple battait de l’aile, et avait toujours fait en sorte de minimiser son chagrin. Mais l’étudiante avait deviné la douleur sous la façade désinvolte, et elle souhaitait que son ami parvienne à tourner la page le plus rapidement possible.

 

« Tu veux que je vienne lui casser la figure ? proposa-t-elle. Elle plaisantait, bien entendu, et un faible sourire éclaira le visage d’Hiroshi.

 

- Je m’en voudrais de te faire faire près de 500 kilomètres dans le seul but de te meurtrir les phalanges. 

 

- Mais qui a dit que j’allais y aller avec le poing ? Un bon coup de batte de base-ball dans les dents fera très bien l’affaire ! »

 

Plus tard le soir, le jeune homme envoya un mail à Shuichi afin de l’informer qu’il avait trouvé un logement. Il savait que son ami devait s’inquiéter depuis qu’il était au courant de la rupture, et cette nouvelle ne pourrait que le réjouir.

 

Ceci fait, Hiroshi éteignit son ordinateur portable et se glissa dans son lit. Dès lundi, les choses sérieuses commençaient.

 

 OoOoOoOoOoO

 

Le dimanche, Suguru ne travaillait pas. C’était le seul jour de la semaine lors duquel il ne touchait pas à piano, attendu qu’il dispensait régulièrement des cours dans une école et qu’il travaillait activement ses concerts, sans parler du fait qu’il préparait un diplôme d’enseignement supérieur en histoire de la musique.

 

Narumi et lui s’étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble puis aller au cinéma. Arrivé devant le domicile des Okuda, Suguru vit qu’une moto était garée sur le trottoir, à côté du portail. Qui donc en possédait une semblable ? Il avait le sentiment d’avoir vu la même peu de temps auparavant, mais où ?

 

Avant qu’il ait eu le temps de se poser davantage de questions, Narumi vint à sa rencontrer et ils échangèrent un baiser.

 

« Je ne t’ai pas fait attendre au moins, Suguru ? 

 

- Oh non, ne t’en fais pas, je viens à peine d’arriver… »

 

La lycéenne suivit le regard de son petit ami et s’écria :

 

« Oh, mais tu ne devineras jamais à qui appartient cette moto ! Nous avons un nouveau locataire depuis hier soir. 

 

- Ah oui ? 

 

- Oui, et ce n’est autre que monsieur Nakano, le professeur de Ritsu ! Le monde est petit, pas vrai ? »

 

La surprise empêcha Suguru de répondre tout de suite, et à la réflexion il avait mieux valu que ce soit le cas, car le garçon sentit qu’il aurait dit quelque chose de déplaisant, mais il parvint à faire abstraction du douloureux aiguillon de jalousie qui venait de s’enfoncer dans son cœur ; après tout, il s’agissait peut-être vraiment d’une coïncidence, à ce qu’il en savait Nakano et Narumi ne se connaissaient pas.

 

« Et, heu… Pourquoi est-ce qu’il loge chez vous, tout à coup ? 

 

- Il nous a expliqué qu’il devait faire un stage de plusieurs mois à l’hôpital, alors il a besoin de loger sur place… On y va ?

 

- On y va », répondit Suguru en lui encerclant la taille, ce qui lui valut un petit bisou… sur la joue.

 

 OoOoOoOoOoO

 

Hiroshi rangea sa moto devant le pavillon des Okuda et retira son casque. Deux semaines à peine qu’il avait commencé son travail en internat et il avait du mal à tenir le rythme. Ses collègues avaient beau lui assurer qu’il allait s’y faire, ce matin-là il rentrait tout juste d’une garde et n’avait qu’une seule envie : se laisser tomber dans son lit et faire la marmotte.

 

Comme il rentrait dans le jardin, il croisa Narumi qui partait pour le lycée.

 

« Bonjour, monsieur Nakano ! Votre garde s’est bien passée ? »

 

Hiroshi bâilla et s’inclina avec un petit sourire confus.

 

« Excusez-moi, je ne tiens plus debout… Oui, ça s’est bien passé, et je suis content que ça se soit terminé… expliqua-t-il en se passant la main sur les yeux.

 

- On peut reporter le cours de ce soir, si vous préférez…

 

- Non, ça ira. J’ai juste besoin de dormir un peu… Bonne journée, Narumi.

 

- Bonne nuit, monsieur Nakano », lança la jeune fille avec un petit rire avant de disparaître dans la rue. L’étudiant la suivit du regard en souriant. Il avait vraiment eu beaucoup de chance de trouver cette location, ses hôtes étaient gentils bien que, en quinze jours, il ne les ait pas vu tant que cela à cause de ses horaires. Il avait cependant fait la connaissance de la fille aînée de la famille, Tsubaki.

 

Alors c’est avec elle qu’on va essayer de me caser, peut-être ? avait-il songé à la vue de la jeune fille qui, âgée de vingt ans, étudiant le droit à la faculté. Mais elle était prise aussi, et déjà fiancée !

 

Tu avais tout faux, Sakura… fut sa dernière pensée avant de sombrer dans un profond sommeil.

 

Oui, en fin de compte sa nouvelle existence kyotoïte se passait mieux que ce qu’il l’aurait cru. Même Issei l’appelait moins, découragé sans doute par son silence. La bonne chose était qu’il ne savait pas où il habitait à présent. Même Kagami n’en savait rien, non qu’il ait cherché d’ailleurs à le découvrir. De ce côté-là, Hiroshi était tranquille, et la douleur de la rupture commençait même à lentement s’estomper. Et puis, avec son travail, il avait vraiment autre chose en tête que ses histoires de cœur.

 

La seule chose, en dehors des messages d’Issei, qui l’incommodait quelque peu était l’hostilité sourde que Suguru, le frère aîné de son petit élève, manifestait à son égard. Certes, le garçon était toujours très poli avec lui… mais très froid aussi. Cette attitude contredisait d’ailleurs totalement le portrait qu’avait brossé de lui Ritsu, et parfois Hiroshi repensait à ce jour où il avait croisé le pianiste et sa petite amie, et où il l’avait observé sans qu’il ne s’en doute : en effet, tout chez lui avait été différent.

 

Je ne lui reviens peut-être tout simplement pas… Ou alors, il se la joue parce que c’est un musicien professionnel et moi pas ?

 

Quoi qu’il en soit, cette attitude glacée avait découragé le jeune homme de poursuivre ses tentatives de rapprochement. C’était dommage, ils partageaient une passion commune, et Hiroshi était certain qu’ils auraient pu s’entendre, si Suguru avait consenti à y mettre du sien.

 

Je me demande bien ce que sa copine peut lui trouver…

 

Hiroshi aimait beaucoup la jeune fille. Elle était intelligente, comprenait vite ce que l’étudiant lui expliquait lors de ses cours, et elle était mignonne, ce qui ne gâchait rien. Sakura s’entendrait sans doute très bien avec elle, et il songea qu’il pourrait inviter son amie à venir passer à Kyoto le prochain week-end qu’il aurait de libre. Il avait déjà hâte de revoir l’étudiante et l’entraîner à travers les vieux quartiers de l’ancienne capitale impériale. Nul doute qu’elle allait adorer.

 

La bonne humeur d’Hiroshi perdura jusqu’au lendemain. Quittant l’hôpital à la fin de sa journée de travail, il se dirigeait vers sa moto quand on l’appela.

 

« Hiro ! Attends, s’il te plaît ! »

 

Frappé en plein cœur, le jeune homme se retourna vivement en direction de la personne qui l’avait interpellé, et dont il avait parfaitement reconnu la voix.

 

Issei ?

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50 000 yens = 300 euros et 407 dollars canadiens

 

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