CHAPITRE VII

 

C’était un rêve, il ne pouvait s’agir que d’un rêve, Hiroshi Nakano était en train de l’embrasser ! Du moins, il n’allait pas tarder à le faire, encore quelques millimètres et leurs lèvres se toucheraient, il sentait son souffle contre les siennes… Il était dans un tel état de stupeur euphorique qu’il ne parvenait plus à bouger. Ça y était…

 

Un coup frappé à la porte le fit revenir à la réalité avec un violent sursaut et, d’un même mouvement, Hiroshi et lui s’écartèrent vivement. L’instant d’après, Ritsu fit irruption dans la chambre, tout excité.

 

« Grand frère ! Regarde, maman m’a acheté des nouvelles baskets ! » s’écria-t-il en brandissant une paire de chaussures de sport.

 

« Elles sont belles, hein ? » poursuivit l’enfant, totalement inconscient de l’air gêné qu’arboraient les deux garçons.

 

« Heu… heu, oui, elles sont très belles, Ritsu, bredouilla Suguru, écarlate.

 

- Oui, oui, vraiment magnifiques » renchérit Hiroshi avec enthousiasme en hochant vigoureusement la tête. Vous parlez d’un mauvais timing !

 

« Ritsu ! appela sa mère du bas des escaliers. Laisse ton frère et son ami tranquilles, viens ici !

 

- Oh, j’allais justement partir, dit aussitôt Hiroshi en se levant. Alors on se revoit lundi, Fujisaki ! »

 

Le moment était venu de battre en retraite. Certes, Fujisaki ne s’était pas beaucoup débattu pendant sa tentative de baiser, mais peut-être avait-il été paralysé par la surprise. L’arrivée malencontreuse de Ritsu l’avait malheureusement privé d’une réponse, quelle qu’elle soit, et il redoutait à présent que le claviériste soit si troublé qu’il en vienne à le repousser quoi qu’il arrive.

 

Il se dirigea vers la porte restée ouverte. Suguru, le cœur battant à tout rompre, le regarda s’éloigner. Des dizaines de pensées contradictoires s’agitaient dans son esprit comme des souris dans une cage. Hiroshi avait tenté de l’embrasser… il avait pourtant une petite amie ! Alors à quoi jouait-il ? Après l’avoir allumé de cette manière, voilà qu’il battait lâchement en retraite ? Ah, mais pas question ! Il avait quelques comptes à lui rendre.

 

« Ah ! Monsieur Nakano, attendez ! » appela-t-il, et le ton de sa voix indiquait clairement qu’il avait repris pleine possession de ses moyens et qu’il n’était pas décidé à s’en laisser conter. Dans le même temps, il s’empara d’une de ses béquilles et se lança à la poursuite du guitariste mais, encore mal assuré et emporté par son élan, il manqua s’étaler et ne dut son salut qu’à Hiroshi qui le rattrapa in extremis.

 

« Mais enfin, Fujisaki, sois un peu plus prudent », dit le jeune homme avec un rire un peu forcé. Suguru était à nouveau dans ses bras, son visage à quelques centimètres du sien… sauf que cette fois il avait l’air presque en colère.

 

Le garçon se remit debout, s’écarta d’Hiroshi et, se tournant vers son frère :

 

« Ritsu, va voir maman s’il te plaît, j’ai à parler avec monsieur Nakano. »

 

Le petit garçon acquiesça et quitta docilement la chambre.

 

« Hé bien ? » s’enquit Suguru d’un ton péremptoire. Hiroshi le regarda d’un air faussement innocent et dégagé.

 

« Hé bien ? répéta-t-il.

 

- Vous avez essayé de m’embrasser, je ne suis pas idiot. Et maintenant vous vous enfuyez comme un voleur. À quoi jouez-vous, monsieur Nakano ? Comment osez-vous faire ce genre de chose alors que vous sortez avec mademoiselle Ayaka ? N’avez-vous donc aucune considération pour elle – ou pour moi, à ce compte ? »

 

Hiroshi dut admette qu’il avait singulièrement sous-estimé son camarade ; Suguru avait peut-être été surpris, mais il s’était repris très vite et avait fait fi de son trouble pour passer à l’attaque – typique de sa façon d’agir. Était-il même possible de déstabiliser ce genre de personnage ? Décidément, il n’était pas le cousin de Tôma Seguchi pour rien.

 

En attendant, une chose était certaine dans tout cela : Suguru, tout indigné soit-il, se faisait une fausse idée de la situation.

 

« Fujisaki… Je ne sors plus avec Ayaka, dit posément Hiroshi. Son camarade ouvrit de grands yeux.

 

- Comment… comment cela ? 

 

- Je l’ai expliqué hier, quand nous sommes allés nous promener… Ah, mais c’est vrai qu’à ce moment tu t’étais éloigné », répondit Hiroshi, frappé soudain par cette étrange coïncidence : Fujisaki n’était-il pas parti au moment même où il avait abordé le sujet de son ex-petite amie ? S’agissait-il d’autre chose que d’un innocent hasard ?

 

« Fujisaki… Avant de te répondre, je voudrais te poser moi-même une question. »

 

Suguru hocha lentement la tête, l’air méfiant.

 

« Es-tu jaloux d’Ayaka ? »

 

Suffoqué, Suguru ouvrit la bouche, la referma, et son visage vira au rouge le plus cramoisi.

 

« Mon… monsieur Nakano… » bafouilla-t-il. Mais Hiroshi l’observait avec des yeux graves et il se rendit compte que, s’il voulait des réponses, il se devait d’en donner lui aussi. Et tant pis pour sa fierté.

 

« Je… Oui, c’est vrai. Je suis jaloux. Mais, monsieur Nakano… je… je vous apprécie beaucoup… »

 

Hiroshi, impassible en apparence, attendit la suite sans rien dire.

 

« … En vérité… je vous aime, monsieur Nakano », avoua le garçon en baissant les yeux, l’air misérable. Maintenant qu’il avait mis à jour ses sentiments, nul doute que tout allait être différent entre Hiroshi et lui, et le petit rapprochement qui s’était fait entre eux allait certainement en pâtir.

 

« Fujisaki… »

 

Suguru leva timidement les yeux et vit qu’Hiroshi le regardait avec un petit sourire.

 

« Je viens de te le dire, je ne sors plus avec Ayaka. 

 

- Mais… 

 

- Et je suis heureux d’apprendre que tu m’aimes… car ça va vraiment me simplifier la tâche ! »

 

Et sur ces paroles, le guitariste s’inclina vers son camarade et, doucement, pressa ses lèvres contre les siennes. 

OoOoOoOoOoO 

Après que Suguru se fut remis de sa – délicieuse – surprise, les deux garçons avaient à nouveau discuté un long moment et avaient tout mis à plat entre eux. Hiroshi avait expliqué comment sa relation avec Ayaka avait petit à petit pris fin, et la manière dont il était venu à prendre conscience de ce qu’il éprouvait pour son camarade.

 

« Si je comprends bien, monsieur Nakano, je devrais remercier monsieur Shindô pour sa blague stupide, dit Suguru qui, encore intimidé, n’osait pas faire plus qu’effleurer le bout des doigts d’Hiroshi, assis à côté de lui sur le lit.

 

- Oh, tu as une dette immense envers lui !... Fujisaki… tu ne veux pas m’appeler par mon prénom, maintenant ? 

 

- Par votre prénom, monsieur Nakano ? 

 

- Bon, d’accord, on verra une autre fois… »

 

Hiroshi vint se placer tout contre Suguru et, l’attirant contre lui, déposa un baiser léger sur ses lèvres.

 

« C’est marrant, j’ai l’impression à chaque fois de manger un berlingot… Tu es sucré, Fujisaki ! »

 

Suguru rougit et envoya une tape joueuse au guitariste – son petit ami. Il ne parvenait toujours pas à y croire.

 

« Avisez-vous de dire ça devant les autres, monsieur Nakano, et vous verrez que je ne suis pas que sucré ! 

 

- Oh ça, je m’en doute bien ! Alors, tu préfères que je t’appelle ma petite épine ? Aïe ! Tu vois bien ! » protesta Hiroshi en se frottant le flanc, dans lequel Suguru venait d’enfoncer le coude. Le guitariste, d’un geste rapide, captura les poignets du garçon et le renversa en arrière avant de l’embrasser avec fougue. Quand il releva la tête, il fut frappé par l’intensité des émotions qui miroitaient au fond des yeux marron de Suguru. Libres à présent de s’exprimer, elles reflétaient tout l’amour et l’admiration que le jeune claviériste vouait depuis longtemps à son camarade.

 

« Je vous aime, monsieur Nakano… 

 

- Je t’aime aussi, Fujis… Suguru, répondit Hiroshi avec un petit sourire avant de l’embrasser à nouveau.

 

- Monsieur Nakano… Que pensez-vous qui ferait plaisir à monsieur Shindô ? s’enquit Suguru, tout rouge du bonheur d’entendre son prénom dans la bouche de celui qui faisait battre son cœur.

 

- Tu veux lui faire un cadeau ? »

 

Le garçon traça du doigt le contour ciselé du visage d’Hiroshi.

 

« Oui, et je crois qu’il l’aura bien mérité… »

 

 FIN

 

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