CHAPITRE VI

 

La maison de Suguru se trouvait dans un quartier paisible et résidentiel. Haute d’un étage et précédée d’un petit jardin elle ne payait pas vraiment de mine, et Hiroshi fut un peu étonné car il avait imaginé que, étant le cousin de Tôma Seguchi, Suguru habitait sans doute une demeure grande et luxueuse.

 

Il gara sa moto devant la grille et sonna. Quelques instants plus tard, une mince femme aux cheveux noirs, d’allure distinguée, vint lui ouvrir.

 

« Bonjour, madame. Je suis Hiroshi Nakano, je viens voir Suguru. 

 

- Soyez le bienvenu, monsieur Nakano. Mon fils m’a avertie de votre visite. Si vous voulez bien me suivre. »

 

La chambre de Suguru était à l’étage. Madame Fujisaki toqua puis ouvrit la porte.

 

« Suguru, ton ami est arrivé, annonça-t-elle avant de s’effacer pour laisser passer Hiroshi.

 

- Bonjour, monsieur Nakano », l’accueillit Suguru. Il était assis sur son lit, l’air un peu fatigué. Un gros pansement ornait son front, et il avait la cheville droite emprisonnée dans une attelle.

 

« Bonjour, monsieur Nakano», le salua de même un petit garçon aux cheveux noirs et aux grands yeux noisette en s’inclinant. Hiroshi constata qu’il ressemblait beaucoup à Suguru, mais avec un petit air timide que n’avait pas (ou plus) celui-ci.

 

« Bonjour, salua le guitariste en pénétrant dans la pièce.

 

- Suguru, je sors faire des courses, annonça sa mère. J’emmène Ritsu avec moi. Allez, viens trésor. 

 

-  À tout à l’heure, grand frère ! s’écria le petit garçon. Au revoir, monsieur Nakano. »

 

Il s’inclina à nouveau, très solennellement, et quitta la pièce.

 

« Il est mignon comme tout, ton frère, déclara Hiroshi. Il a quel âge ? 

 

- Il vient d’avoir 6 ans, répondit son camarade. Mais asseyez-vous, monsieur Nakano », dit-il, désignant une chaise.

 

Hiroshi s’exécuta et parcourut la chambre du regard. La pièce était moyenne, aux murs sobrement tapissés de jaune clair. Sur un petit bureau nettement rangé se trouvaient un ordinateur portable et une boîte à rythmes et à côté, sous la fenêtre, était installé un synthétiseur dernier cri. Il y avait aussi une petite télévision à laquelle était branchée une Playstation 2, mais ce qui frappa le jeune homme, en dehors des piles de CD audio, fut le grand nombre de livres entassés tant bien que mal sur des étagères en bois laqué. Il y en avait des dizaines et des dizaines – des romans, des mangas, des documentaires – et, sur une étagère à part, des partitions et des livres sur la musique. Au milieu de tout cela, sur l’un des rares pans de mur libre, la photo d’un paysage hivernal.

 

« Dis donc, tu aimes lire, toi, déclara Hiroshi d’un ton admiratif. Non qu’il n’ait pas apprécié un bon bouquin de temps à autre, mais ça n’avait rien de commun avec cela.

 

- Oui, beaucoup… Heu, monsieur Nakano, vous voulez boire quelque chose ? Du thé ? proposa Suguru en tendant la main vers les béquilles posées à côté de lui. Hiroshi l’arrêta d’un geste.

 

- Non, merci. Inutile de te déranger… Tu sais, Fujisaki, je tiens sincèrement à m’excuser pour le sale tour que nous t’avons joué, Shûichi et moi. On a vraiment été nuls sur ce coup-là. 

 

- Je… en effet, je n’ai pas beaucoup apprécié », admit Suguru dont le visage se rembrunit. Tout à sa colère, il avait naturellement imputé la responsabilité de la plaisanterie à Shûichi, oubliant un peu trop facilement qu’Hiroshi était très vraisemblablement de mèche.

 

« Je ne vais pas essayer de me défendre en disant que j’ai tout fait pour empêcher Shû de retirer l’échelle. En fait, j’ai trouvé l’idée stupide… mais j’ai laissé faire, et par conséquent je suis aussi coupable que Shûichi. C’est pour cela que je comprends très bien que tu sois furieux après nous, après tout tu aurais pu te blesser très gravement. »

 

Suguru posa un regard grave sur son camarade. Certes, il en avait terriblement voulu aux deux garçons sur le moment… À présent sa colère était retombée, et même s’il avait la ferme intention dès son retour au studio d’avoir quelques mots choisis avec Shûichi, il n’avait pas de rancœur envers ses deux collègues.

 

« Je ne vous en veux pas, monsieur Nakano, dit-il. Ni à monsieur Shindô. Je me doute bien que vous ne l’auriez pas fait si vous aviez su que le chemin était endommagé. Comme vous l’avez dit, c’était une plaisanterie idiote. Et j’avais compris qu’elle venait de monsieur Shindô. 

 

- Shûichi s’en veut beaucoup, reprit Hiroshi. Il culpabilise énormément… Il est idiot, c’est vrai, mais pas méchant. »

 

Le petit claviériste poussa un profond soupir.

 

« N’en parlons plus, monsieur Nakano. Le mieux est d’oublier au plus vite cette histoire… même si je me réserve une petite explication avec monsieur Shindô, dit-il d’un ton qui laissait clairement entendre que le pauvre Shûichi allait passer un très mauvais quart d’heure.

 

- Quoi qu’il en soit, je te présente mes excuses ainsi que celles de Shûichi, déclara Hiroshi en se levant et en s’inclinant bas devant Suguru qui rougit, horriblement gêné.

 

- Non, je vous en prie, ce n’est pas la peine. Dites-moi plutôt ce que vous avez fait aujourd’hui, sur quoi avez-vous travaillé en mon absence ? » 

OoOoOoOoOoO 

Les deux garçons avaient passé un long moment à discuter, au début de travail puis, petit à petit, leur conversation avait pris un ton plus libre, et ils en étaient venus à parler d’eux et de leur vie. Hiroshi avait ainsi raconté comment il avait failli arrêter la musique pour se conformer au souhait de ses parents qui voulaient le voir faire des études de médecine, et la dispute qui avait suivie avec Shûichi puis la manière dont il avait délibérément sabordé son examen de fin d’année. De son côté, Suguru avait expliqué qu’il avait arrêté de fréquenter l’école dès sa sortie du collège pour pouvoir se consacrer pleinement à la musique, mais qu’il continuait à suivre des cours par correspondance, et qu’il s’en tirait plutôt bien.

 

« Mais pourquoi continuer tes études puisque tu es musicien professionnel, maintenant ? » questionna Hiroshi en prenant un biscuit dans le paquet que son camarade avait tenu à aller chercher, en même temps qu’une bouteille de jus de fruit.

 

« On ne sait jamais ce qu’il peut arriver, monsieur Nakano, répondit Suguru d’un air grave. La carrière d’un musicien peut prendre fin de manière tellement abrupte, à cause d’une blessure… ou d’un accident. »

 

Et c’était d’autant plus vrai après ce qu’il s’était passé la veille. Si Suguru s’était blessé au poignet plutôt qu’à la cheville, il aurait parfaitement pu garder de graves séquelles, invalidantes pour un pianiste.

 

Quelque peu mal à l’aise, Hiroshi avala son biscuit et lança d’un ton dégagé, histoire de changer de sujet :

 

« Mais dis-moi, Fujisaki, tu n’as pas de petite copine ? »

 

Suguru eut l’impression de recevoir un coup de poing dans le ventre. Il rougit jusqu’à la racine des cheveux et bafouilla avec précipitation :

 

« Ah, monsieur Nakano, mais… mais pourquoi me demandez-vous cela ? »

 

Hiroshi sourit. Il se doutait depuis un moment que, tout assuré qu’il soit sur le plan professionnel, Suguru devait l’être beaucoup moins sur le plan sentimental. Après tout, il n’avait que seize ans. Et, en règle générale, les garçons de seize ans ne se comportaient pas tous comme Tatsuha Uesugi.

 

« Oh, simplement pour savoir… Comme tu ne parles pas beaucoup de toi, je suis bien obligé de poser des questions, non ? »

 

« Je… je ne suis pas du genre à étaler ma vie privée en public comme monsieur Shindô ! » rétorqua Suguru avec indignation, en rougissant encore plus. Hiroshi n’avait encore jamais vu son camarade arborer une teinte aussi cramoisie. Certes, Suguru avait tendance à s’empourprer quand il se mettait en colère, après Shûichi par exemple, mais là c’était très différent et le guitariste ne put s’empêcher de remarquer combien Suguru était adorable, troublé comme cela.

 

« Oui, je m’en doute bien, répondit-il avec un sourire. Mais même sans cela, tu es plus que discret sur ta vie sentimentale, si tu veux mon avis. 

 

- Je n’ai pas le temps de me consacrer à ce genre de choses, finit par lâcher Suguru, éperdu.

 

- Mais tu dois bien avoir des filles qui te tournent autour, non ? Surtout maintenant… Après tout, tu es très mignon, c’est vrai. »

 

Le cœur de Suguru battait si fort qu’il était certain que son camarade pouvait l’entendre. Ils s’étaient assis côte à côte sur le lit pour manger les biscuits, et Hiroshi ne se trouvait plus qu’à quelques dizaines de centimètres de lui… La conversation, jusque là parfaitement maîtrisée, venait de prendre une tournure qui échappait complètement au jeune claviériste. Hiroshi Nakano venait de lui dire qu’il le trouvait mignon. C’était suffisant pour lui faire perdre ses moyens pour le restant de la journée, même si, au fond de lui, Suguru doutait qu’il ait été sincère. Il n’était pas mignon, il était parfaitement banal. Et Hiroshi se trompait, jamais une fille, et encore moins un garçon, n’était venue lui faire de déclaration.

 

Il prit une profonde inspiration et, d’une voix qui tremblait tout de même quelque peu, il dit :

 

« Navré de vous détromper, monsieur Nakano, mais je n’ai pas de petite amie. Et si vous voulez tout savoir, je n’en ai jamais eue, ni aucune fille ne m’a jamais demandé de sortir avec elle. Si cela répond à votre question, j’aimerais autant passer à un autre sujet. »

 

Il avait repris le ton sec et un peu irrité qu’il employait quand quelque chose le contrariait, et Hiroshi comprit que mieux valait ne pas insister. Dans le même temps, le petit air pincé, légèrement offensé de son camarade était irrésistible… Il lui fallait se rendre à l’évidence : il en pinçait pour Fujisaki.

 

Et comme Ayaka et lui n’étaient plus ensemble depuis des semaines, il décida que le moment était venu de passer à une autre histoire. Mais cette fois avec un garçon, dont il ne savait rien des sentiments ni de l’orientation.

 

S’agissant de Fujisaki, il risquait la gifle immédiate mais cette fois il n’avait pas envie de perdre de temps aussi, estimant qu’un petit geste valait mieux qu’un long discours, il se pencha vers Suguru et, lentement, approcha ses lèvres des siennes.

 

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