CHAPITRE V

 

Conformément à toutes les prévisions, et plus encore, la journée du lendemain fut cauchemardesque. Shûichi commença par arriver en retard ; non seulement Yûki ne l’avait pas « réconforté » comme il l’avait souhaité mais il lui avait fait comprendre, avec son tact habituel, combien il avait agi stupidement. Le ton était monté, et Shûichi s’était retrouvé à passer la nuit sur le canapé du salon. D’où l’air complètement effondré qu’il arborait, et le pire restait à venir.

 

Il vint effectivement, sous la forme d’une convocation dans le bureau de Tôma Seguchi. Calme et composé comme à son habitude, le directeur de N-G réduisit verbalement Shûichi en dentelles – mettant en exergue son manque flagrant de professionnalisme et son absence totale de respect pour le travail des autres, sans parler du fait que si lui, Tôma, avait pris la peine de trouver un troisième membre de grand talent pour les Bad Luck, ce n’était pas pour qu’ils le jettent dans un ravin à la première occasion venue.

 

« … Suguru aurait pu se blesser très gravement suite à cette chute, monsieur Shindô. Imaginez s’il n’avait plus été en mesure de pouvoir jouer d’un instrument. Mon cousin ne vit que pour la musique, réalisez-vous quelles auraient pu être les conséquences de votre comportement… puéril ? »

 

Shûichi ressortit de cette entrevue au bord des larmes, et il n’eut même pas le temps d’aller s’épancher auprès d’Hiroshi que K lui tomba dessus et entreprit de l’accabler de reproches.

 

Finalement, incapable d’en supporter davantage, Shûichi repoussa brutalement le manager et hurla :

 

« Je sais ! Tout est de ma faute, je le sais ! Et je suis désolé que ça se soit fini comme ça, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?! Je regrette, alors laissez-moi tranquille !! »

 

Et il sortit en courant de la pièce. Après un bref instant de stupéfaction, K tira son magnum de son holster et se précipita vers la porte.

 

« Reviens ici tout de… 

 

- Attendez, K, intervint Hiroshi. Je vais y aller, moi il m’écoutera », temporisa-t-il. Et, ajouta-t-il mentalement, ça évitera qu’il y ait du sang répandu sur les murs…

 

Comme il l’avait deviné, son ami s’était réfugié dans les toilettes et sanglotait à fendre l’âme. Hiroshi frappa à la porte.

 

« Shû, c’est moi. Ouvre. »

 

Pas de réponse, en dehors de sanglots redoublés.

 

« Shûichi, sors de là. Tu ne vas pas passer le reste de la journée ici, tout de même… Et puis, je crois bien que le pire est passé, maintenant. »

 

Le verrou tourna avec un léger claquement et la porte s’ouvrit, révélant un Shûichi complètement défait, au visage barbouillé de larmes.

 

« Hiro… » murmura-t-il d’une voix étranglée.

 

Le guitariste l’attira contre lui et le laissa pleurer un moment contre son épaule. Shûichi finit par se calmer quelque peu, renifla et hoqueta :

 

« Tout… tout le monde m’en veut, Hiro ! 

 

- Mais non, ils ont parlé sous le coup de la colère… Je parie que quand tu vas rentrer ce soir, Yûki aura tout oublié. 

 

- Mais pourquoi ils s’acharnent après moi ? Ce… c’était un accident ! C’est pas comme si j’avais poussé volontairement Fujisaki en bas du sentier ! Hiro, si tu avais entendu tout ce que Seguchi m’a dit ! Il a été horrible… À l’entendre, j’ai presque tenté de tuer son cousin ! »

 

Hiroshi n’avait jamais eu à subir les foudres de Tôma Seguchi, mais il avait entendu d’autres moins chanceux témoigner de ce qu’ils avaient enduré, et un vif élan de compassion le parcourut car, en effet, le directeur de N-G n’avait pas pour réputation d’enrober de sucre et de miel ses doléances.

 

Shûichi reprit son souffle et s’écarta de son ami.

 

« Pourquoi personne ne t’a rien dit, à toi ? Tu étais avec moi pour cette blague ! 

 

- Parce que j’ai essayé de t’empêcher de la mettre à exécution ? Shû, essaie de comprendre, Bad Luck c’est toi. Tu es le chanteur, c’est toujours toi qui a le dernier mot pour tout ce qui touche au groupe, c’est donc normal que ce soit toi qui endosses les responsabilités en cas de problèmes de ce genre, répondit Hiroshi avec un petit sourire. Le revers de la médaille, quoi !

 

- Sale traître, gronda Shûichi, mais ses larmes s’étaient taries et il se moucha bruyamment.

 

- Allez, viens. K a dû se calmer lui aussi, il est temps de se remettre au travail. 

 

- Hiro… Je suis désolé pour Fujisaki. 

 

- Hein ? C’est à lui qu’il faut dire ça, pas à moi… 

 

- Non, j’ai bien vu que tu te faisais du souci pour lui. Je… Tu sais, si tu veux être ami avec lui, je ne serai pas jaloux… »

 

Hiroshi passa un bras autour des épaules du jeune chanteur et sourit.

 

« Shû, je n’ai nullement l’intention de choisir entre lui ou toi. Et si on se mettait vraiment à travailler comme un groupe ? Je suis certain que si tu fais quelques efforts, Fujisaki fera des concessions lui aussi. Allez, on y retourne. »

 

En fin de compte, la matinée se déroula plutôt bien. K, après avoir fait sentir une dernière fois son mécontentement à Shûichi, disparut afin de régler le problème du tournage du vidéo clip. En dépit de l’absence de Suguru la répétition se fit tout de même avec Shûichi au synthétiseur, comme aux débuts de Bad Luck. Profitant d’une pause, Sakano donna quelques nouvelles de leur claviériste.

 

« Fujisaki est rentré chez lui tout à l’heure. Il est en arrêt jusqu’à la fin de la semaine car il est malade, mais en ce qui concerne sa cheville il pourra tout de même se déplacer avec des béquilles. Nous devrions donc le revoir dès lundi prochain. 

 

- Ah… Hé ben, j’espère qu’il n’a rien de trop méchant… dit Shûichi, en une belle tentative de l’un de ces fameux efforts dont avait parlé Hiroshi.

 

« Non, je ne crois pas… Une chance que son entorse soit bénigne, sinon son absence aurait été beaucoup plus longue. »

 

À l’heure de déjeuner, cependant, K revint et annonça qu’ils avaient quartier libre jusqu’au lendemain.

 

« J’ai beaucoup de choses à faire, et toi, Shûichi, tu ne m’as pas l’air vraiment dans le coup. On va dire qu’aujourd’hui la situation était un peu particulière, mais demain je veux que ton chant soit impeccable ! » 

 

Ainsi jetés à la porte, Shûichi et Hiroshi allèrent déjeuner dans un petit café. Après les critiques de K, le jeune chanteur avait le moral en berne d’autant qu’il estimait ces réflexions totalement imméritées.

 

« Pourquoi il m’a dit ça, Hiro ? Je n’ai pas mal chanté ! Je n’irai pas jusqu’à dire que j’étais complètement au top, mais de là à me parler comme il l’a fait ! 

 

- Allez, il était énervé à cause de cette histoire de clip, mais demain il n’y pensera plus. Et puis tu sais, ça m’a fait bizarre ce matin de répéter sans Fujisaki. Il a vraiment fait son trou dans le groupe je trouve, et je pense que K y était lui aussi sensible. 

 

- Nous étions les Bad Luck d’origine, fit remarquer Shûichi.

 

- Oui, et après il y a eu Noriko, et maintenant Fujisaki, et sans eux je ne crois pas que nous en serions où nous en sommes aujourd’hui. Tu sais que c’est vrai, Shû, répondit Hiroshi. Tu voulais que Bad Luck atteigne les sommets et nous sommes en train d’y arriver, n’est-ce pas ça le plus important ? »

 

Le guitariste se pencha vers son camarade qui observait un silence boudeur et glissa :

 

« Ne voulais-tu pas vendre un million de CD ? Les Bad Luck du début n’y seraient jamais parvenus. 

 

- Oui, c’est vrai ! s’écria Shûichi en retrouvant subitement son énergie. Demain, je vais y aller à fond et K sera bien obligé de se taire ! »

 

Et comme il avait retrouvé l’appétit en même temps que sa motivation, il engloutit son sandwich en un temps record.

 

Après quelques instants passés à discuter, Shûichi annonça qu’il rentrait « travailler quelques nouvelles chansons histoire de river le clou à K » et Hiroshi, qui n’avait pas grande envie d’aller s’enfermer dans son petit appartement, décida subitement de prendre des nouvelles de Suguru. Celui-ci avait donné son numéro de portable à ses nouveaux collègues quand il avait intégré le groupe en tant que remplaçant de Noriko, mais jamais Hiroshi ne l’avait utilisé jusqu’à aujourd’hui. Choisissant de ne pas aller plus en avant sur ce chemin pour l’instant, le jeune homme sélectionna le numéro dans le répertoire de son téléphone et attendit.

 

« Allo ? s’enquit une voix aisément reconnaissable bien que terriblement enrouée.

 

- Fujisaki ? C’est Nakano… Comment vas-tu ? »

 

Il y eut un léger blanc, puis Suguru dit précipitamment :

 

« Heu, bonjour monsieur Nakano ! Ce… ça va… Enfin, j’ai attrapé un rhume mais par chance mon entorse à la cheville n’est pas très grave et j’arrive tout de même à marcher avec des béquilles. 

 

- Ah, tant mieux. Tu sais, Shûichi n’était pas à la fête aujourd’hui. Seguchi lui a passé un véritable savon, et K lui est tombé lui aussi sur le poil à cause du clip… En fin de compte, notre cher manager était tellement remonté contre Shû qu’il nous a proprement mis à la porte et nous a donné notre après-midi. 

 

- Ah », répondit simplement Suguru. Hiroshi attendit qu’il poursuive, mais rien ne vint aussi enchaîna-t-il :

 

« Donc, comme je n’ai rien de particulier à faire, que dirais-tu si je passais chez toi ? Tu dois t’ennuyer, non ? 

 

- Chez… chez moi ? 

 

- Oui, à moins que tu ais des choses à faire ? »

 

Court silence à l’autre bout du fil.

 

« Fujisaki ? Tu es là ? 

 

- Heu, oui ! Je suis là… C’est d’accord, monsieur Nakano, je veux bien que vous veniez me voir… C’est très gentil de votre part de penser à moi. 

 

- Bien, alors donne-moi ton adresse et j’arrive. »

 

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