CHAPITRE IV

 

Hors d’haleine, Suguru s’arrêta une nouvelle fois et pesa de tout son poids sur la branche qui lui servait de béquille de fortune. Sa cheville droite lui faisait terriblement mal, et il était transi de froid. Même s’il s’était débarrassé de sa veste trempée, son sweat-shirt était mouillé aussi, et en dépit du fait qu’il sentait de la sueur lui couler le long du dos il était gelé. Pour couronner le tout il ne savait absolument pas où il se trouvait, et s’il était encore loin du ryôkan. À cette heure, les autres avaient dû se rendre compte de son absence… du moins il l’espérait, parce que dans l’état de fatigue où il était il sentait qu’il ne pourrait pas poursuivre ainsi pendant très longtemps.

 

Il leva soudain la tête, pensant avoir entendu son nom. Quelqu’un l’avait-il appelé ? Ou était-ce son imagination ?

 

« … jisaki !... Fujisaki ?... tu... là ? »

 

Cette fois il n’avait pas rêvé, on venait de l’appeler. Prenant une grande inspiration, il lança un « Par ici ! » retentissant, dont il ne se serait jamais cru capable. Peut-être pouvait-il envisager de concurrencer Shûichi au niveau du chant aussi ?

 

Quelques instants plus tard, c’est avec un soulagement incommensurable qu’il vit accourir vers lui Hiroshi et Shûichi.

 

« Fujisaki ! s’écria le guitariste en le saisissant aux épaules. Est-ce que ça va ? Shû, téléphone à Sakano et dis-lui d’appeler des secours ! »

 

En cet instant-là, Suguru était partagé entre l’envie de hurler sa colère et celle de se serrer entre les bras d’Hiroshi. Il ne fit rien de tout cela, secoua la tête et dit doucement :

 

« Je crois que je me suis cassé la cheville… 

 

- Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? Tu es tombé ? Tu as du sang sur le front, constata Hiroshi en effleurant le front meurtri et ensanglanté du garçon qui sentit ses genoux faiblir, et pas seulement à cause de la fatigue.

 

- J’ai glissé dans de la boue… enfin, plutôt, le sol est parti sous mes pieds… Je suis tombé dans le torrent et je me suis cogné la tête contre un rocher… 

 

- Tu t’es cassé la cheville ? 

 

- Je ne sais pas… mais j’ai très mal… 

 

-  C’est bon, annonça Shûichi en remettant son téléphone portable dans sa poche. Des secours vont arriver… Heu… Fujisaki… Je… je suis vraiment désolé ! Tout est de ma faute, j’aurais dû écouter Hiro ! Excuse-moi ! » poursuivit le chanteur, honteux et sincèrement désolé. Suguru lui décocha un regard noir mais se retint de lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur.

 

« Le… le moment est mal choisi, monsieur Shindô… Ne parlons pas de cela maintenant, s’il vous plaît… »

 

Le garçon poussa soudain un cri de surprise en se sentant soulevé du sol. Hiroshi venait de le prendre en poids et le portait, appuyé contre sa poitrine.

 

« Mon… monsieur Nakano ! Mais qu’est-ce que vous faites ? 

 

- Tu n’arrives pas à marcher, à ce que j’ai compris, alors je vais te porter jusqu’au ryôkan. Et pas de mais. »

 

Dompté, Suguru garda le silence. D’ailleurs, il n’avait pas envie de protester, il était si fatigué qu’il parvenait à peine à garder les yeux ouverts.

 

« Attends, dit soudain Hiroshi. Shû, aide-moi s’il te plaît. »

 

Il remit son jeune camarade sur ses pieds, avec le secours de Shûichi, retira sa veste et la drapa autour des épaules de Suguru.

 

« Tu dois être gelé, je te sens trembler… Maintenant on peut y aller. »

 

Et ils se mirent lentement en route vers l’auberge, silencieux. Shûichi ouvrait la marche, écrasé par le poids de sa culpabilité. Jamais il n’avait voulu une chose pareille ! Il avait beau ne pas vraiment apprécier Suguru, il n’était pas mesquin au point de lui vouloir du mal !

 

Entre les bras d’Hiroshi, Suguru s’était laissé aller à la fatigue et fermait les yeux, la tête appuyée contre l’épaule solide du guitariste. En dépit de son sweat-shirt mouillé, il sentait la chaleur de son camarade l’atteindre lentement, et dans d’autres circonstances il aurait pleuré de bonheur de se retrouver en pareille position. Seulement, Hiroshi n’était pas libre, et il ne le serrait contre lui que parce qu’il s’était blessé à la cheville. Quoi qu’il en soit, pour cette fois et cette fois seule, Suguru décida de prétendre que les choses étaient tout autres, et qu’Hiroshi répondait à ses sentiments.

 

Hiroshi, quant à lui, était plongé dans des pensées excessivement troublantes. À vrai dire, cet épisode tout entier l’avait bien plus ébranlé que ce qu’il aurait pu l’imaginer. D’aussi loin qu’il se souvenait, la seule personne susceptible d’éveiller en lui de tels sentiments protecteurs était Shûichi, notamment après l’histoire avec Taki Aizawa. Là, bien entendu, le contexte était totalement différent mais l’inquiétude qu’il avait ressentie tout au long de la recherche de Fujisaki n’avait pas été feinte. Surtout quand ils avaient trouvé la veste trempée abandonnée au sol…

 

Le jeune homme baissa les yeux vers son camarade. Fujisaki ne pesait pas lourd entre ses bras, et avec ses vêtements boueux et son visage sali de sang et de terre mouillée, il ressemblait à un enfant égaré, bien loin de l’adolescent sûr de lui et arrogant qu’il était ordinairement.

 

« Hé, Fujisaki ! Tu ne dois pas fermer les yeux, dit Hiroshi en le secouant légèrement pour le tirer de sa torpeur. Suguru gémit et battit des paupières.

 

- Mais… j’ai mal à la tête… protesta-t-il.

 

- Tu es trempé et frigorifié, si tu t’endors tu risques de ne plus jamais te réveiller, déclara Hiroshi le plus sérieusement du monde.

 

- Monsieur Nakano… Nous ne sommes pas en Sibérie », rétorqua Suguru, gratifiant son camarade du regard à la fois exaspéré et condescendant qu’il réservait d’ordinaire à Shûichi. Hiroshi se mit à rire.

 

« Ah, je te retrouve, Fujisaki ! J’ai eu peur un instant, tu avais l’air si abattu ! 

 

- Monsieur Nakano, si vous étiez à ma place vous comprendriez pourquoi j’ai l’air « abattu ». Mais… merci d’être parti à ma recherche. 

 

- C’était la moindre des choses après le sale coup que nous t’avons fait. »

 

Suguru sourit faiblement et referma les yeux.

OoOoOoOoOoO 

De retour au ryôkan, Suguru fut conduit en urgence à l’hôpital de Hakone. Bien qu’impressionnante, sa blessure à la tête n’était pas grave, et il n’avait retiré de sa chute que quelques écorchures et contusions. En revanche, il s’était fait une entorse à la cheville droite et souffrait d’un gros refroidissement.

 

« Nous allons le garder ici pour la nuit, dit un médecin, mais si tout va bien il pourra sortir demain. »

 

Toute idée de poursuivre le tournage du vidéo clip dans un futur proche était donc abandonnée, et K ne décolérait pas. Sitôt sorti de l’hôpital, il raccompagna Shûichi, Hiroshi et Sakano au ryôkan pour récupérer leurs affaires et informer Hideo Shimizu du regrettable accident survenu à Suguru. Entre temps, Sakano avait passé un coup de fil aux parents du garçon pour les prévenir, et il était prêt de 21 heures quand le petit groupe regagna Tôkyô, dans une ambiance plus que morose.

 

K ne desserra pas les dents de tout le trajet, ce qui était mauvais signe ; Sakano ne décrocha pas un mot non plus, imaginant sans nul doute les reproches dont, selon lui, Tôma Seguchi allait à coup sûr l’accabler. Shûichi se sentait si coupable qu’il n’osa pas ouvrir la bouche, et Hiroshi demeura plongé dans ses réflexions.

 

C’est donc avec un soulagement immense pour tout le monde que le van stoppa au pied de la tour N-G. Shûichi fila aussitôt sans demander son reste, à la recherche d’un peu de réconfort auprès de Yûki, sachant que le lendemain allait être une dure journée. Hiroshi enfourcha sa moto et rentra chez lui mais il mit longtemps à trouver le sommeil, troublé par une question à laquelle il lui fut impossible de trouver de réponse : éprouvait-il quelque chose de plus profond que de l’amitié pour Fujisaki ?

 

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