CHAPITRE III

 

Suguru revint à lui avec un grognement de douleur. Avant même d’ouvrir les yeux, il prit conscience de deux choses : il était transi de froid et à-demi allongé dans de l’eau glacée.

 

De l’eau ? Le garçon battit des paupières et tenta de relever la tête, mais une douleur terrible explosa entre ses tempes et il la laissa retomber aussitôt avec un geignement.

 

Que s’était-il passé pour qu’il en vienne à se retrouver dans cette singulière situation ? Petit à petit, ses souvenirs lui revinrent : le tournage du vidéo clip à Hakone, la promenade en compagnie de Shindô et Nakano, la mauvaise blague… et la dégringolade jusqu’au petit torrent dans lequel il avait manifestement achevé sa chute.

 

Avec une grimace de douleur, Suguru roula lentement sur le côté et parvint à s’asseoir. Sa veste était trempée et son jean couvert de boue. Il porta une main un peu tremblante à son front et poussa un cri en sentant sous ses doigts les bords horriblement sensibles d’une vilaine plaie. Avec un petit frisson rétroactif, le garçon se rendit compte qu’il aurait tout aussi bien pu se noyer dans le cours d’eau ridiculement peu profond pour peu qu’il ait glissé du rocher plat sur lequel il avait manqué se fendre le crâne.

 

Quoi qu’il en soit, il ne pouvait pas passer le reste de la journée dans cette triste position et, ignorant la douleur si vive qu’il en avait presque la nausée, il tenta de se remettre debout pour retomber avec un cri de détresse à peine eut-il forcé sur sa cheville droite. Entorse, foulure ou fracture, le résultat était le même : il ne pouvait pas marcher avec une cheville dans cet état.

 

Suguru décida de remettre à plus tard l’expression de la considération qu’il avait, en cet instant, pour Shûichi Shindô et son comparse et se traîna sur la berge humide du petit torrent. Il avait laissé son téléphone mobile au ryôkan, impossible donc de signaler son accident à quiconque… Seuls Shûichi et Hiroshi savaient où il était, et il n’y avait plus qu’à espérer qu’ils se rendraient rapidement compte de son retard.

 

L’adolescent frissonna. Le soleil avait disparu derrière les arbres, et il était gelé. Bien que sa perte de conscience n’ait duré que quelques minutes, il avait l’impression que des heures s’étaient écoulées depuis sa chute. Il ne pouvait pas rester là, en pleine forêt. S’il parvenait à trouver une branche suffisamment longue pour lui servir de béquille…

 

Lentement, péniblement, Suguru débuta sa recherche. 

OoOoOoOoOoO 

Sitôt après être rentrés au ryôkan, Shûichi et Hiroshi étaient allés se détendre dans la source thermale aménagée dans une annexe de l’auberge, supposant que Fujisaki allait mettre un certain temps à rentrer. Maintenant qu’il y repensait à tête froide, Hiroshi regrettait sincèrement de ne pas avoir empêché Shûichi de retirer l’échelle. Ou, du moins, ils auraient pu rester à proximité et laisser leur camarade rager quelques instants avant de remettre l’échelle en place. Certes, Shûichi et lui n’avaient jamais été très liés avec leur claviériste, mais ce n’était pas ce genre de chose qui allait les faire se rapprocher !

 

« Fujisaki doit être rentré, maintenant, dit Shûichi avec un coup d’œil à sa montre comme ils regagnaient leur chambre. Tu crois qu’il sera vraiment fâché ? »

 

Hiroshi le regarda avec de grands yeux.

 

« Shû, tu fais exprès d’être idiot ou quoi ? Ce n’est pas à Ryûichi Sakuma que tu as fait cette blague, c’est à Fujisaki ! Tu auras de la chance s’il ne t’arrache pas le foie à mains nues ! »

 

Le visage du jeune chanteur arbora soudain une expression désolée, à la limite des larmes.

 

« Mais pourquoi tu dis ça ? C’était juste une plaisanterie ! C’était pas méchant… 

 

- Non, en effet, juste stupide. Enfin, je suis aussi responsable que toi là-dedans, alors j’imagine qu’on va tous les deux s’en prendre plein la figure. 

 

- Ça m’étonnerait, s’il y a bien quelqu’un sur qui il ne crie pas, c’est toi… Si ça se trouve, il a le béguin pour toi ! Remarque ça tombe bien, puisque maintenant tu es libre et… »

 

Un coup de serviette derrière la tête fit taire Shûichi qui fit coulisser le shoji, le panneau de bois et de papier qui fermait leur chambre.

 

« Fujisaki ? Tu es rentré ? »

 

Mais la pièce était vide. Personne ne semblait y être venu en leur absence.

 

« Il n’est pas là… dit-il en se retournant vers Hiroshi. Il est peut-être allé voir K et Sakano pour se plaindre… »

 

Ils trouvèrent leur producteur dans la chambre qu’il occupait avec K, en train de mettre à jour des rendez-vous dans son agenda.

 

« Fujisaki ? Non, je ne l’ai pas vu… Mais il n’était pas avec vous ? répondit Sakano à la question des deux musiciens.

 

- Heu, eh bien… c’est à dire que… on l’a perdu, avoua Shûichi, l’air penaud.

 

- Perdu ? Je ne comprends pas… 

 

- Il ne doit pas être bien loin, dit aussitôt Hiroshi en entraînant Shûichi vers le couloir. On va l’attendre dans notre chambre.

 

- Un instant, Shindô, Nakano… » commença Sakano, subitement inquiet, mais les deux garçons avaient déjà quitté la pièce et fuyaient vers la réception.

 

« Mais Hiro… 

 

- Attends, on va aller se renseigner à l’accueil. Si Fujisaki est rentré, on l’aura sans doute vu là-bas. »

 

Interrogée, l’employée de la réception répondit par la négative.

 

« Un petit jeune homme avec une veste de sport rouge ? Ah, je me souviens, il m’a demandé des renseignements tout à l’heure… Non, je ne l’ai pas vu, mais j’étais peut-être occupée ailleurs à ce moment là… »

 

Il leur fallait se rendre à l’évidence : Fujisaki n’était pas revenu de sa « promenade » forcée.

 

« Il ne va sans doute plus tarder, dit Shûichi en consultant à nouveau sa montre. Il a bien dit qu’il fallait environ une heure pour revenir au ryôkan en suivant le torrent, non ? demanda-t-il à la réceptionniste.

 

- Heu… en temps normal oui… Mais en ce moment le chemin est fermé. Il a beaucoup plu ces derniers jours, aussi a-t-on jugé préférable d’interdire l’accès afin d’éviter les accidents… expliqua la jeune femme.

 

- Shindô ! Nakano ! Maintenant, vous allez me dire ce qu’il se passe ! s’écria Sakano d’un ton angoissé. Je vois bien que vous me cachez quelque chose ! 

 

- Où est Fujisaki ? » s’enquit une voix autoritaire, et K fit son apparition, revêtu d’un yukata gris à carreaux blancs.

 

« Hé bien ? J’attends », dit-il d’un ton posé, les bras croisés, et il ne faisait nul doute qu’il avait son magnum sur lui, dissimulé quelque part dans les plis de son kimono.

 

Estimant qu’il était grand temps de mettre un terme à la plaisanterie, Hiroshi relata tout. Tout au long de son récit, Shûichi garda un silence penaud, Sakano se tordit les mains et K écouta sans rien dire, l’air grave.

 

« Bien. Donc, si je comprends bien, Fujisaki est en ce moment même en route vers le ryôkan, sur un sentier secondaire que la pluie a rendu plus ou moins impraticable, résuma-t-il. Sakano laissa échapper un gémissement empli d’angoisse.

 

- Mais alors, il a peut-être eu un accident ! Il est peut-être gravement blessé, et peut-être pire ! Que va dire monsieur le Directeur quand il apprendra ce qu’il est arrivé à son cousin ?! 

 

- On s’inquiètera de Seguchi plus tard, l’interrompit K. Pour l’instant, ce qui importe est de retrouver Fujisaki. Mademoiselle, pouvez-vous nous indiquer où se trouve ce fameux sentier ? »

 

La jeune femme alla chercher un plan touristique et traça au stylo l’itinéraire à suivre pour s’y rendre. 

 

« Bon, voilà ce qu’on va faire. Shindô et Nakano, vous allez retourner sur vos pas et suivre la route que Fujisaki a sans doute empruntée. Sakano et moi allons prendre le sentier dans l’autre sens. J’imagine qu’il n’y a pas d’autre chemin entre le ryôkan et le point à l’échelle ? demanda le manager en se retournant vers la réceptionniste.

 

- Non, à moins de vouloir couper à travers la forêt… Mais ce serait très imprudent quand on ne connaît pas. 

 

- Très bien, alors c’est parti ! Inutile de perdre davantage de temps ! lança K qui, devant la jeune employée, n’osa pas brandir son magnum bien que l’envie l’ait démangé. Le temps de me changer et on y va, Sakano ! »

 

Shûichi et Hiroshi s’élancèrent en courant hors de l’auberge. Ils ne mirent pas même dix minutes pour retourner à l’échelle, qu’ils dégringolèrent aussitôt, et ce n’est qu’une fois en bas qu’ils s’octroyèrent une courte pose afin de reprendre haleine.

 

« Bon… on fait… quoi, maintenant ?... haleta Shûichi.

 

- On remonte… le chemin… en espérant… qu’on le trouvera vite… 

 

- Tu… t’inquiètes pour lui ? 

 

- C’est normal, non ?... Bon, allez… on y va ! »

 

Cependant, si le petit sentier était tout à fait praticable dans sa première partie, il le devint rapidement beaucoup moins et, bientôt, Shûichi et Hiroshi furent confrontés aux premières nappes boueuses.

 

« Fais attention, Shû, ça glisse drôlement ! signala Hiroshi, qui allait en tête.

 

- Je comprends mieux pourquoi Fujisaki n’est pas encore rentré… c’est sacrément casse-gueule ! 

 

- On n’aurait pas dû faire ça, reprit le guitariste. C’était vraiment trop bête. Et maintenant que je vois ça, c’était dangereux aussi. 

 

- Mais on ne pouvait pas savoir, protesta Shûichi, dont la voix avait à présent des accents coupables car lui aussi réalisait à quel point on pouvait se faire mal si d’aventure on venait à glisser et chuter dans le petit cours d’eau en contrebas.

 

- Ça ne sert plus à rien de pleurnicher sur ce qui est fait, de toutes façons… Ah, bon sang, qu’est-ce que ça glisse ! »

 

Leur progression se faisait de plus en plus lente au fur et à mesure que le chemin se détériorait, mais la terre humide conservait les empreintes distinctes d’une paire de Converse. Tant que ces traces étaient visibles, ils étaient sur la bonne voie.

 

« Il a peut-être fini par arriver, à l’heure qu’il est… » dit Shûichi, un peu essoufflé car, sitôt que le sentier redevenait praticable, ils se remettaient à courir. Hiroshi ne lui répondit pas et continua à courir à petites foulées. L’inquiétude le gagnait de plus en plus, et au fond de lui il en était un peu étonné car il n’aurait jamais pensé se soucier autant de Fujisaki.

 

Le soir n’allait pas tarder à tomber, et il faisait de plus en plus froid et humide le long du sentier envahi d’ombre. Hiroshi estima qu’ils devaient en être à mi-parcours, et toujours aucune trace de Fujisaki. Peut-être Shûichi avait-il raison, le garçon avait certainement fini par rejoindre le ryôkan… mais dans ce cas, il aurait dû croiser K et Sakano qui, eux, n’auraient pas manqué de le prévenir. Et, d’ailleurs, ces deux-là n’auraient-ils pas dû arriver à leur rencontre ?

 

« Fais gaffe, Shû ! Le sentier est carrément enseveli sous une coulée de boue ! 

 

- Mince, comment on va faire pour traverser ? On n’a même pas une corde… »

 

Shûichi lança un coup d’œil aux alentours, à la recherche d’un passage possible. Soudain, il avisa en contrebas quelque chose de rouge.

 

« Là, Hiro ! On dirait la veste de Fujisaki ! »

 

Le guitariste se pencha vers l’endroit que son ami désignait. En effet, un peu plus loin sur la berge du petit torrent, gisait un vêtement abandonné dont la couleur rouge tranchait nettement avec les galets gris et le sable beige qui recouvraient le sol.

 

« Oui, tu as raison… Mais qu’est-ce qu’elle fait là-bas ? Et pourquoi Fujisaki aurait-il abandonné sa veste ? 

 

- Il faut descendre », dit Shûichi, désireux de se racheter. S’il avait écouté Hiro, ils n’en seraient pas là…

 

Cependant, la pente était très raide et l’herbe glissante d’humidité. Lentement, en se raccrochant laborieusement aux buissons et aux racines, les deux garçons atteignirent le pied de la ravine. Le sol en cet endroit était sablonneux plus que boueux, mais auprès de la veste, qui se révéla être bien celle de Fujisaki, ils décelèrent à nouveau des traces de pas… fort irrégulières cette fois. À partir de là, ne se dessinait plus sur la terre meuble que l’empreinte d’un pied gauche.

 

« Il a dû se faire mal, murmura Hiroshi, terriblement inquiet à présent. Mais alors, il n’est peut-être pas très loin. Hé ! Fujisaki ! Tu m’entends ? »

 

Shûichi se joignit à ses appels et ils reprirent leur marche, appelant à tour de rôle leur camarade disparu.

 

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