CHAPITRE II

 

Le parc de Hakone se situait à 80 kilomètres de Tôkyô, et offrait en ce mois de mars un spectacle enchanteur. Le ryôkan dans lequel K avait réservé les chambres était une belle auberge typique bâtie à l’orée d’un bois verdoyant. Le site était véritablement superbe, mais comme s’empressa de le rappeler le grand Américain : ils n’étaient pas venu ici passer des vacances.

 

L’équipe de tournage était déjà sur place depuis la veille et avait procédé à des repérages dans les environs. Le temps était au beau fixe, ne restait donc qu’à procéder aux prises de vue en extérieur. Aux dires de Hideo Shimizu, deux jours de tournage seraient largement suffisants, d’autant qu’ils devaient ensuite tourner en studio.

 

C’est ainsi que, aussitôt arrivés, les Bad Luck furent pris en charge par l’équipe technique et la journée toute entière se passa en prises de vue diverses, dans différents endroits. Il n’y avait pas grand monde en semaine et les lieux étaient quasiment déserts, l’idéal pour tourner en paix.

 

« Bien, c’est parfait ! annonça le réalisateur en milieu d’après-midi. Vous avez bien travaillé, les garçons ! Vous avez quartier libre jusqu’à demain, la lumière n’est plus assez bonne pour continuer… mais tout cela m’a l’air très bon ! »

 

Les Bad Luck au complet reprirent donc le chemin de leur ryôkan. 

OoOoOoOoOoO 

« Bon, et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »

 

Douchés et changés, Shûichi, Hiroshi et Suguru étaient regroupés dans la grande chambre qu’ils devaient partager pour la nuit. La journée était loin d’être finie, et tandis que K et Sakano étaient allés trouver Hideo Shimizu et son équipe, les trois garçons étaient restés au ryôkan pour se reposer. Seulement, ils n’étaient pas fatigués et commençaient à s’ennuyer.

 

« Nous pourrions aller prendre un bain dans la source thermale aménagée, suggéra Hiroshi.

 

- Oh, plutôt ce soir, répondit Shûichi. Et si on regardait quelque chose à la télé ? 

 

- M’étonnerait qu’il y ait quoi que ce soit d’intéressant à cette heure, fit remarquer Hiroshi. Et toi, Fujisaki ? Qu’est-ce que tu proposes ? »

 

Suguru, qui avait apporté un livre avec lui, aurait volontiers mis à profit ces quelques heures de temps libre pour progresser dans sa lecture, mais il doutait que cette suggestion intéressât ses camarades.

 

« Heu… et si on allait faire un tour dehors ? dit-il, se remémorant la conversation qu’il avait eue la veille avec Hiroshi. Comme vous l’avez dit, monsieur Nakano, l’endroit est très beau. »

 

Shûichi le regarda avec de grands yeux.

 

« On vient de passer la journée entière dehors, qu’est-ce qu’il te faut de plus ? 

 

- Je ne pensais pas à une randonnée quand j’ai parlé d’un tour dehors, rétorqua Suguru avec un peu d’humeur. Je voulais juste dire une petite balade dans les alentours. 

 

- C’est une très bonne idée, approuva Hiroshi. Il fait très beau, pourquoi ne pas en profiter pour prendre un peu l’air ? 

 

- Oh, bon, comme vous voulez, obtempéra Shûichi en se levant. Et on va où ?

 

- Je vais aller me renseigner à la réception », proposa Suguru, pris soudain d’un singulier élan de bonne volonté. Qui n’avait, bien évidemment, absolument rien à voir avec le fait qu’Hiroshi avait appuyé sa proposition. Car, bien entendu, le petit claviériste n’éprouvait pas le moindre sentiment pour son camarade de travail. La vérité était que, depuis ses débuts avec Bad Luck, Suguru admirait Hiroshi. Il avait commencé par l’admirer pour sa capacité à rester calme en toutes circonstances et, surtout, pour parvenir à supporter Shûichi comme il le faisait. À sa place, Suguru savait qu’il serait devenu fou depuis longtemps, ou aurait commis un acte irréparable. Là encore, Hiroshi était ami de longue date avec Shûichi, et il avait eu beaucoup de temps pour se faire à son comportement si… particulier.

 

Cette admiration des premiers temps s’était peu à peu muée en quelque chose de plus profond, et même s’il tentait de refouler ses sentiments, Suguru était bien forcé de reconnaître qu’il avait un gros béguin pour le guitariste. Seulement, il aurait préféré mourir plutôt que l’avouer à qui que ce soit et prenait bien garde à ne jamais laisser rien paraître de ce qu’il ressentait.

 

« Vraiment Hiro, tu as envie d’aller te promener ? demanda Shûichi sitôt que Suguru eut quitté la pièce.

 

- Bah, un petit tour ne peut pas nous faire de mal… Et puis, ça peut être une occasion de nous rapprocher un peu de Fujisaki, après tout on ne le fréquente que pendant le travail, là ce sera peut-être différent. »

 

Shûichi haussa les épaules.

 

« Oh, je ne suis pas persuadé d’avoir envie de me rapprocher de lui. C’est certainement la personne la plus désagréable que je connaisse, et il me crie dessus toute la journée ! 

 

- Et Yûki, lui, est tout le temps en train de t’offrir des fleurs, c’est bien connu. 

 

- Oui, mais non, mais Yûki c’est pas pareil ! s’enflamma aussitôt Shûichi qui ajouta, indigné : Comment tu oses comparer mon Yûki à ce petit prétentieux ?! »

 

Hiroshi se mit à rire et lui ébouriffa les cheveux.

 

« Tu t’emballes toujours aussi vite dès qu’on touche à ton scribouillard… je plaisante ! dit-il aussitôt devant l’air outré de son ami. Mais, tu sais, moi je le trouve plutôt sympa, Fujisaki. 

 

- Sympa ? Hiro… Tu es certain que tu n’as pas de fièvre ? » s’enquit Shûichi en posant d’un air soucieux la main sur le front de son camarade qui le repoussa d’un geste ferme assorti d’un « idiot ».

 

« Non mais, tu es sérieux ?

 

- Oui, je suis sérieux. Tu sais, Shû, ce n’est pas parce qu’il te fait souvent des réflexions que c’est forcément un monstre. Et reconnais que tu l’as souvent mérité.

 

- Hiro ! Alors tu prends son parti, c’est ça ? s’écria Shûichi, révolté et triste en même temps. Son expression changea soudain et il susurra : Si ça se trouve, tu as le béguin pour lui… C’est ça, hein, Hirooo ? 

 

- Arrête un peu de dire n’importe quoi, tu deviens fatiguant », répondit Hiroshi, imperturbable. À cet instant-là, Suguru revint dans la chambre.

 

« La réceptionniste m’a dit qu’il y avait un joli coin à une vingtaine de minutes d’ici. Ça vous dit ? » 

OoOoOoOoOoO 

L’endroit était effectivement magnifique, et le temps toujours clément. Marchant sans hâte au milieu des arbres, suivant un sentier bien entretenu, ils finirent par arriver devant une ravine profonde de quelques mètres, en haut de laquelle, solidement attachée à deux poteaux, était installée une échelle de corde.

 

« On descend ? proposa aussitôt Shûichi, intrigué.

 

- Qu’est-ce qu’il y a en bas ? s’enquit Hiroshi. La réceptionniste te l’a dit, Fujisaki ?

 

- Un sentier qui longe un torrent. En fait, ce chemin conduit aussi au ryôkan mais il fait un détour beaucoup plus long… Il faut près d’une heure de marche pour retourner à l’auberge, expliqua le garçon.

 

- Alors, on va voir en bas ? » insista Shûichi, tenté comme un gamin par l’échelle de corde. Quelques instants plus tard, tous trois se retrouvaient au bas de la ravine et au bord d’une jolie petite crique moussue envahie de violettes et d’azalées en fleur.

 

« Tu m’étonnes qu’on a installé une échelle ! C’est magnifique ici ! Finalement, tu as eu une bonne idée, Fujisaki ! déclara Shûichi avec élan. Il faudra que j’en parle à Yûki, on pourrait venir passer un week-end ici, en amoureux… » Il poussa un profond soupir et se laissa glisser au milieu des violettes.

 

« C’est si romantique… Et toi, Hiro, tu n’aurais pas envie de venir ici avec Ayaka ? Hein, hein ? »

 

Suguru sentit un élan de jalousie lui traverser le cœur. Il avait beau ne pas laisser paraître ses sentiments, il n’aimait pas entendre Hiroshi parler de sa petite amie aussi, prétextant le désir subit d’aller admirer le paysage de plus près, il s’éloigna et disparut derrière une saillie rocheuse.

 

« Alors, Hiro ? insista Shûichi. Ça ne te dis pas, un week-end en tête-à-tête avec Ayaka ? Vous pourriez en profiter pour aller un peu plus loin, tous les deux ! »

 

Le guitariste garda le silence et Shûichi leva les yeux vers lui.

 

« Hiro ?

 

- Shûichi… Ayaka et moi, c’est fini depuis un moment déjà. 

 

- Hein ? Hiro, c’est une blague, pas vrai ? »

 

Le jeune homme secoua la tête.

 

« Non, Shû… C’est la vérité.

 

- Mais… tu… Tu ne m’en as pas parlé ! Tu ne m’as rien dit, Hiro ! »

 

Hiroshi s’assit aux côtés de son ami.

 

« Tu sais, ça faisait un petit moment que ça n’allait plus entre nous… Non, je me suis mal exprimé. Au fil du temps, nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas de l’amour mais de l’amitié qu’il y avait entre nous. Elle me voit comme un frère, tu vois ? Comme un confident… Et c’est la même chose pour moi. Sûr, au début ça a été dur, mais c’est mieux comme ça. 

 

- Oh, Hiro… »

 

Tous deux observèrent un instant de silence, troublé seulement par le chant des oiseaux et le murmure de l’eau vive.

 

« Bon, nous ferions mieux de rentrer… dit enfin Hiroshi en se remettant debout. Où est Fujisaki ?

 

- Je ne sais pas, il est parti par là-bas, répondit Shûichi, désignant la saillie rocheuse derrière laquelle avait disparu leur camarade quelques instants auparavant.

 

- Il faut aller le chercher puisqu’on s’en va. »

 

Saisi d’une soudaine inspiration, Shûichi retint son ami par le bras.

 

« Non, attends, j’ai une meilleure idée ! On va lui faire une blague ! 

 

- Une blague ? » Hiroshi haussa les sourcils. Le sens de l’humour du chanteur de Bad Luck était à l’image de tout le reste chez lui… particulier.

 

« On va remonter sans faire de bruit et retirer l’échelle. Et lui, il n’aura plus qu’à rentrer au ryôkan par le chemin le plus long ! 

 

- Je… ne trouve pas ça particulièrement drôle, Shû. Et à mon avis, Fujisaki n’appréciera pas beaucoup non plus. 

 

- Oh, allez ! Ça lui apprendra à tout le temps me prendre de haut. C’est pas parce qu’il maîtrise le synthé que ça lui donne tous les droits. Et puis, c’est lui qui voulait marcher, non ? Allez, Hiro ! S’il te plaît ! »

 

Hiroshi savait que c’était une mauvaise idée, mais d’un autre côté il n’avait pas envie d’endurer les récriminations boudeuses de Shûichi pendant toute la soirée. C’était un sale tour qu’ils allaient jouer à ce pauvre Fujisaki, mais quoi ! il n’allait pas en mourir non plus, en revanche il ne serait certainement pas content, et ne se priverait pas de le leur faire savoir une fois de retour à l’auberge.

 

Choisissant de subir les foudres de Fujisaki plutôt que les jérémiades de Shûichi, le guitariste hocha la tête.

 

« Ok, j’arrive. Mais tu sais, je persiste à penser que ce n’est pas très amusant. »

 

Ils remontèrent rapidement le long de l’échelle que Shûichi tira jusqu’à lui avec un gloussement réjoui.

 

« Et voilà ! Ah, quel dommage qu’on ne puisse pas voir sa tête quand il va vouloir remonter ! »

 

Et, sans attendre, il s’éloigna, entraînant Hiroshi à sa suite. 

OoOoOoOoOoO 

N’entendant plus aucun bruit de voix, Suguru était repassé de l’autre côté du bloc de rocher, et quelle n’avait pas été sa surprise en constatant que ses deux camarades avaient disparu ! Surprise qui avait aussitôt fait place à l’incrédulité, puis la colère quand il avait compris ce qu’il s’était passé, et qui était l’instigateur probable du forfait ; après quelques instants d’attente entrecoupés d’appels, il s’était résigné au fait que Shûichi et Hiroshi l’avaient abandonné là, et c’est d’un pas déterminé mais furieux qu’il avait entamé le long trajet de retour vers le ryôkan.

 

Ce qu’il ne savait pas, ni ses camarades, c’est que de fortes pluies récentes avaient grandement détérioré le sentier. Et ce qui n’était au départ qu’une plaisanterie stupide mais innocente se solda par un accident.

 

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