A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON

 

CHAPITRE I

  

Une brise fraîche et légère faisait chanter les feuilles des grands arbres aux pieds desquels, nichés au creux de rochers moussus nimbés de rosée, s’épanouissaient de délicats bouquets de violettes. Des oiseaux pépiaient gaiement et un petit torrent, à l’eau claire et froide, murmurait joyeusement en contrebas d’un étroit sentier bordé d’herbe drue, d’un beau vert émeraude. Dans le lointain, dominant la forêt de pins, de cyprès et de cèdres, se dressait le Fuji Yama couronné de neige, impérial sous le ciel limpide de ce radieux après-midi de mars.

 

« Chiottes! » jura Suguru qui, pour la troisième fois consécutive, venait de glisser sur la terre détrempée. La forêt pouvait bien resplendir tant qu’elle voulait, il n’en avait cure et n’aspirait qu’à une seule chose : rentrer au ryôkan, l’auberge traditionnelle où les Bad Luck séjournaient, trouver Shûichi Shindô et le tuer, d’une mort lente et douloureuse.

 

Seul un idiot de la trempe de Shûichi pouvait être capable de faire quelque chose d’aussi stupide et trouver ça drôle. Cela faisait près de trente-cinq minutes qu’il suivait ce sentier plein de boue, glissant en diable. Il avait les pieds trempés à travers la toile de ses Converse, et bien que la journée ait été ensoleillée le petit chemin bucolique sur lequel il se trouvait était plongé dans l’ombre et l’humidité pénétrait l’étoffe de sa veste de sweater.

 

Suguru glissa à nouveau et ne parvint à se rétablir qu’en se raccrochant en catastrophe à un buisson. Qui avait jamais prétendu que ce sentier constituait « une petite promenade facile et agréable » ? Il était si boueux et raviné par la pluie que chaque pas était un défi aux lois de l’équilibre ! À ce rythme, il n’allait pas tarder à se retrouver au fond du petit torrent, le derrière dans l’eau glacée, et si jamais il venait à se faire mal !...

 

Tout était de la faute de cet imbécile de Shindô, et son compère Nakano ne s’était guère distingué non plus dans cette affaire. Ah, mais ils allaient l’entendre, de retour au ryôkan !

 

S’il y parvenait, d’ailleurs, car la partie du chemin qui s’étendait devant lui était particulièrement glissante et endommagée. Suguru prit une profonde inspiration et, après avoir consigné une dernière fois le chanteur de Bad Luck aux tréfonds les plus noirs des Enfers, entreprit de franchir à pas prudents la coulée de terre meuble qui paraissait avoir emporté le sentier sur quelques mètres.

 

Il n’était pas arrivé à la moitié que le sol détrempé se déroba sous ses pieds et, sans qu’il parvienne à se retenir à une branche, il glissa le long du raidillon herbu au bas duquel coulait le petit torrent. Sa cheville droite se tordit sous lui et, avec un cri de douleur, il tomba de tout son long dans le cours d’eau glacée. Une vive douleur explosa dans sa tête, puis tout devint noir.

OoOoOoOoOoO 

Un jour plus tôt…

 

Comme tous les matins, les trois membres de Bad Luck étaient réunis dans la salle de repos voisine du studio dans lequel ils avaient l’habitude de répéter. Deux jours auparavant, ils avaient participé à l’enregistrement d’une émission diffusée sur une chaîne câblée, en même temps qu’une jeune chanteuse à la popularité naissante, et les retours d’audience étaient bons, comme était en train de l’expliquer Sakano.

 

« … pour une chaîne du câble, l’émission a été plutôt bien suivie et les ventes de votre dernier single ont sensiblement augmenté après ça… Donc, vous êtes sur la bonne voie, et il va falloir continuer à travailler. À ce propos, vous… »

 

La porte s’ouvrit à la volée et K fit irruption dans la pièce avec un tonitruant « Big news ! » Sakano et Shûichi tressaillirent, Suguru faillit lâcher sa tasse de thé et Hiroshi continua à vider la sienne, impassible.

 

« Qu’y a-t-il, K ? » demanda Sakano en réajustant ses lunettes. Plutôt que de lui répondre, le grand Américain se planta devant les trois garçons assis sur la banquette et déclara :

 

« L’émission d’avant-hier était une bonne promo pour « Ultramarine lunacy », mais il est temps de passer à autre chose. Fujisaki, tu as terminé les arrangements de « Glass flower ? »

 

Suguru hocha la tête.

 

« Parfait ! Comme ça, vous pourrez consacrer toute votre énergie au tournage de votre nouveau vidéo clip ! 

 

- Un clip ? s’écrièrent les Bad Luck et Sakano à l’unisson.

 

- Exactement ! Un vidéo clip, et c’est Hideo Shimizu qui va le réaliser. Le meilleur dans son domaine, ne me demandez pas comment j’ai réussi à le persuader de travailler pour nous ! lança K avec un rire satisfait.

 

- Non, en effet, je préfère ne pas savoir, dit aussitôt Sakano.

 

- Sans doute une intervention de Tôma », glissa Suguru, fort peu impressionné. Ce ne serait pas la première fois que son cousin s’impliquerait pour donner un coup de pouce à Bad Luck ; Tôma était prêt à tout quand Eiri Yûki était concerné, de quelque manière que ce soit.

 

« Enfin, grâce à lui « Glass flower » va bénéficier de la meilleure réalisation qui soit ! N’est-ce pas magnifique ?

 

- Heu… oui, bien sûr… convint prudemment Shûichi, qui savait très bien dans quoi leur manager était capable de les embarquer.

 

- Bon, alors nous partons demain, à la première heure, pour Hakone, conclut K.

 

-Demain ?! s’étrangla Shûichi.

 

- Hakone ?! » couina Suguru.

 

Hiroshi ne dit rien et reposa sa tasse vide sur la table basse.

 

« Oui, j’ai réservé des chambres dans un ryôkan car le tournage doit durer deux jours. Monsieur Shimizu veut vous filmer en pleine nature, et il paraît que le parc de Hakone est très beau en cette saison. »

 

K se servit à son tour une tasse de thé et reprit, d’un ton passionné :

 

« Imaginez un peu, la nature vient de sortir de l’hiver et resplendit déjà de tout l’éclat du printemps ! Une éternelle renaissance, un renouveau perpétuel, et vous en train de jouer au cœur de cette magnificence forestière, transcendés par la vigueur de toute cette végétation bourgeonnante ! Si après ça vous ne faites pas un tabac ! »

 

Un silence se fit après cette tirade enflammée, rompu enfin par Suguru qui protesta :

 

« Mais enfin, K, le thème de « Glass flower » n’a absolument rien à voir avec la nature… Pourquoi aller tourner en pleine forêt ? 

 

- Ça te pose un quelconque problème, Fujisaki ? répondit le manager, l’air sincèrement étonné.

 

- C’est… Enfin, je… Vous auriez pu nous en parler avant, tout de même », dit Suguru, vaincu. Manifestement, tout était déjà arrêté, et il n’aurait servi à rien d’argumenter davantage. K déposa une feuille sur la table.

 

« Voilà le programme. Vous avez rendez-vous cet après-midi avec monsieur Shimizu afin qu’il vous explique les grandes lignes du tournage. Ne vous en faites pas, tout se passera au mieux, ce vidéo clip sera un chef-d’œuvre ! » déclara-t-il d’un ton triomphal avant de braquer son magnum en direction des trois musiciens.

 

« Mais pour l’instant vous avez autre chose à faire, alors au travail ! » 

OoOoOoOoOoO 

« Je n’en reviens toujours pas que K ait décidé tout ça sans rien nous dire », laissa tomber Suguru tandis que les Bad Luck s’apprêtaient à rentrer chez eux, en fin de journée. « Il aurait au moins pu nous prévenir avant, c’était la moindre des choses ! »

 

L’entrevue avec Hideo Shimizu avait été rapide et, de l’avis du jeune claviériste, le réalisateur était aussi azimuté, sinon plus, que leur manager. C’est avec un débordement de lyrisme échevelé qu’il avait exposé sa vision de son clip, ce qu’il attendait de ses artistes, et avait assuré que le résultat serait « fantastique ». Les Bad Luck étaient ressorti sans voix de ce dialogue à sens unique, mais à présent Suguru avait retrouvé la sienne et il était bien décidé à la faire entendre, ne fut-ce que pour le principe.

 

« Ça n’aurait pas changé grand chose, de toutes façons, répondit Hiroshi en enfilant son blouson. Tu as entendu ce Shimizu ? Il était complètement parti dans son délire, à mon avis ce que nous aurions pu dire n’aurait pas eu la moindre incidence. 

 

- Et puis, deux jours à Hakone ça peut être sympa, intervint Shûichi. Ça fait longtemps que je ne me suis pas éloigné de Tôkyô, ça fera comme des vacances.

 

- Tu vas réussir à survivre à une nuit sans ton Yûki ? s’enquit Hiroshi avec un petit sourire narquois.

 

- Yûki ! Mais c’est vrai, je n’y avais pas pensé ! Il faut que je le prévienne.... Ah, j’y vais, alors à demain !

 

- À demain, Shû, n’oublie pas tes affaires. Et tâche de ne pas être en retard, je crois que K n’apprécierait pas.

 

- À demain, monsieur Shindô. »

 

Shûichi adressa un salut de la main à ses camarades et quitta précipitamment le studio.

 

« Hé bien, il ne nous reste plus qu’à faire de même, déclara Hiroshi. Ne t’en fais pas, Fujisaki, tout va bien se passer. Il n’y a pas de quoi stresser, après tout ce type est le meilleur dans sa catégorie. »

 

Suguru laissa échapper un profond soupir.

 

« Oui, je sais… Mais je n’arrive pas à me faire à cette manière d’agir. De l’imprévu, toujours de l’imprévu… Entre K et monsieur Shindô, ce n’est pas facile tous les jours. »

 

Hiroshi se mit à rire.

 

« Bah, on s’ennuierait dans le cas contraire… Shûichi a raison, on va sans doute bien s’amuser pendant ces deux jours, et puis on pourra en profiter pour aller se balader un peu, Hakone est un très bel endroit, j’y allais souvent avec mon frère quand j’étais plus jeune. Tu y es certainement déjà allé toi aussi ? »

 

Le petit claviériste hocha la tête.

 

« Oui, voir les cerisiers en fleur. Mais ce n’est pas encore la saison, ils ne fleurissent qu’en avril… Bon, il faut que j’y aille, monsieur Nakano. À demain.

 

- À demain, et pense à prendre une paire de baskets ! »

 

Amusé, Hiroshi regarda son camarade s’éloigner le long de la rue tout en se demandant si Suguru possédait même une paire de baskets. Comparé à Shûichi, ou même lui, il s’habillait toujours de manière très formelle, aussi le guitariste était-il curieux de voir s’il allait en être de même pour ce séjour.

 

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