CHAPITRE XI

 

Une fois son PC éteint, Suguru avait eu un mal de tous les diables à trouver le sommeil. Quelle mouche avait bien pu piquer Narumi pour qu’elle en vienne à lui exposer en long, en large et en travers la théorie farfelue que, peut-être, Nakano en pinçait pour lui ?

 

Il avait commencé par se récrier avec énergie mais la lycéenne était tenace et son argumentation avait fini par ébranler ses certitudes. La gifle de Velouria et l’assurance du guitariste qu’il ne s’était vraiment rien passé entre eux tendaient à prouver que leur entente n’était que professionnelle – quant à savoir en quels termes mannequin et guitariste se trouvaient, difficile de le déterminer ; mais même si Narumi venait à avoir raison, comment s’y prendre pour laisser savoir à Nakano qu’une ouverture était possible ? Si, en règle générale, Suguru ne se gênait pas pour dire ce qu’il avait en tête, il n’en allait plus du tout de même, et loin de là, sitôt qu’arrivait sur le tapis tout sujet ayant trait aux sentiments. Le petit claviériste était une muraille dans ces cas-là, et même ses proches avaient du mal à en tirer quelque chose.

 

Jamais, de toute sa vie, Suguru ne s’était déclaré auprès de qui que ce soit ; et si jamais Nakano venait à le repousser ? Pire, s’il se moquait de lui ? Oui, mais s’il s’intéressait vraiment à lui, il ne ferait pas une chose pareille, n’est-ce pas ? Et puis, il n’était pas du tout du même acabit que Shindo, donc il y avait peu de chances qu’il aille en parler à tout le monde, quoi qu’il puisse se passer.

 

Au petit matin, après une nuit singulièrement écourtée, le jeune garçon s’était résolu à observer son camarade sans rien tenter, le temps de voir si, réellement, il paraissait s’intéresser à lui. Jusqu’à maintenant, il n’avait pas envisagé cette hypothèse mais peut-être qu’en fin de compte… il y avait des signes ? Il préférait attendre un peu avant de se lancer, tout de même.

 

Cette première matinée d’observation ne déboucha sur rien de particulièrement parlant. Toutefois, à la veille de la sortie de Bizarre love triangle, l’atmosphère entre Shuichi et Hiroshi s’était considérablement détendue après que le second avait réaffirmé au premier (juré sur tous les Kamis du panthéon était plus conforme à la réalité) qu’il n’avait aucune intention d’écrire un album en entier pour Velouria et que son silence à ce sujet ne venait que du fait qu’il voulait laisser son amie savourer l’ivresse de sa gloire naissante en qualité de chanteuse ; si les ventes suivaient, et il n’y avait aucune raison pour que ce ne soit pas le cas, Tohma Seguchi n’aurait aucun mal à lui trouver un remplaçant.

 

« D’ailleurs, terminé aussi les photos », avait-il ajouté en guise de conclusion. Le mannequinat, ça n’est vraiment pas fait pour moi. »

 

En effet, conformément à ce qu’avait dit le coiffeur du studio de Merry Berry, sa chevelure avait perdu son éclat flavescent pour retrouver sa teinte cuivrée habituelle. Tant pis pour le statut de « beau gosse » qui faisait fantasmer les adolescentes, désormais son dragon demeurerait caché.

 

Toutefois, en dépit de l’harmonie réaffirmée des Bad Luck, Suguru avait été incapable de déceler le moindre indice susceptible de laisser deviner quoi que ce soit des états d’âme du guitariste, c’est pourquoi, quand arriva la pause-déjeuner, le jeune garçon fut-il immensément surpris d’entendre Hiroshi lui proposer de l’accompagner prendre son repas dans un fast-food non loin des studios.

 

« Heu… Mais, et monsieur Shindo ?

 

- Il a une course à faire.

 

- Et… et mademoiselle Velouria ? »

 

Une ombre voleta sur le visage du jeune homme qui se reprit immédiatement, l’air de rien.

 

« Vel ne va pas venir nous voir d’un moment avec la sortie demain du single. Quoi, ça te dérange tant que ça de déjeuner en tête à tête avec moi ?

 

- Hein ? Oh, bien sûr que non ! Allons-y, monsieur Nakano !! »

 

Il y avait déjà la queue aux caisses lorsqu’ils poussèrent la porte du fast-food. Après avoir réglé sa commande, Hiroshi partit s’installer à une table qui venait de se libérer, abritée par un arbuste en pot luxuriant.

 

« Je suis là-bas au fond, à côté de la plante, dit-il en se saisissant de son plateau. Je fonce avant que quelqu’un ne nous pique la place ! »

 

Suguru commanda à son tour, régla et s’en alla rejoindre son camarade qui avait commencé à réorganiser le contenu de son plateau afin de mieux pouvoir le déguster. Tout focalisé qu’il était sur les faits et gestes de son amour secret, il ne vit pas la petite marche qui rehaussait le sol à cet endroit et s’y prit les pieds dedans. Propulsé en avant et les mains prises, il n’eut même pas le temps de faire un geste qu’il se retrouva étalé au sol de tout son long au milieu d’une gerbe de soda, d’une explosion de salade, d’un éventail de frites, les regards de tous les clients du restaurant braqués sur lui.

 

« Fujisaki ! Ça va ? » Hiroshi se leva d’un bond et se précipita aux côtés de son camarade, sonné et plus encore humilié, qui se mit lentement à genoux et essuya d’un geste maladroit sa veste éclaboussée de soda et de sauce. Un employé accourut lui aussi.

 

« Est-ce que ça va, monsieur ? Vous ne vous êtes pas blessé ? »

 

Mortifié, Suguru secoua la tête et se remit debout avec l’aide d’Hiroshi.

 

« Hé ! Mais ça serait pas… Nakano, de Bad Luck ? fit une voix féminine.

 

- Ou… oui ! J’ai vu sa photo y’a pas longtemps, sur une pub pour Benzo. C’est bien lui, je le reconnais !

 

- Il est encore plus beau en vrai ! 

 

- Moi, j’aimerais surtout voir son dragon !! »

 

Un murmure courut parmi les clientes et les deux garçons se figèrent. Habituellement ils n’avaient pas particulièrement de difficultés à conserver leur anonymat, mais depuis sa campagne de photos, Hiroshi avait acquis une notoriété nouvelle. Il était arrivé aux Bad Luck de devoir quitter une salle de concert en courant, poursuivis par une horde de fans ayant débordé un service d’ordre dépassé, mais jamais encore Hiroshi, et encore moins Suguru, ne s’étaient retrouvés dans une situation similaire en dehors de ces occasions. Là ; cependant, quelque chose leur disait qu’ils avaient tout intérêt à prendre le large avant de se retrouver assiégés.

 

Empoignant son sac d’un geste vif, le guitariste saisit Suguru par le poignet et détala vers la sortie secondaire du fast-food, qui donnait sur un parking. Dans son dos, il entendit une exclamation aiguë suivie du raclement de plusieurs pieds de chaise sur le carrelage et d’un piétinement confus.

 

« Nakanooo ! Montre-nous ton dragon !! »

 

Forçant l’allure, guitariste et claviériste fuirent à toutes jambes le long des trottoirs jusqu’à la sécurité de la tour N-G. Sous les yeux effarés des employés de l’accueil, ils déboulèrent dans le hall, pantelants et, pour Suguru, couverts de taches.

 

« Qu’est-ce… qu’est-ce que c’étaient que ces furies ? haleta le plus jeune.

 

- Je ne sais pas mais… c’était… impressionnant… »

 

Les mains sur les cuisses, ils reprirent progressivement leur souffle puis Hiroshi poussa un profond soupir et se redressa.

 

« Je ne t’ai même pas laissé le temps de te remettre de ta chute… Est-ce que ça va ? Tu ne t’es pas fait mal ? »

 

Il détailla son jeune camarade qui ahanait aussi bruyamment qu’un soufflet de forge, écarlate, le devant de sa veste maculé de taches poisseuses et, avec un mince sourire, il retira un petit morceau de salade de l’entrebâillement de son col.

 

« Tu devrais aller te nettoyer avant que ça sèche. Pendant ce temps je vais nous prendre quelque chose à manger à la cafétéria  parce que je ne sais pas toi, mais moi j’ai l’estomac dans les talons.

 

- Je… Tout est de ma faute, monsieur Nakano. Si seulement j’avais été moins maladroit ! » explosa Suguru avec une courbette qui était plus un plongeon en avant qu’un classique mouvement d’excuse. Son collègue lui posa une main réconfortante sur l’épaule.

 

« Tu n’as pas à t’excuser. Tu aurais pu te blesser en tombant. » Son sourire s’effaça et, d’un geste lent, il prit dans ses mains celles de son vis-à-vis et les étreignit doucement. « Tu aurais pu te fouler ou te casser un poignet… » acheva-t-il d’une voix étrangement émue. Ils demeurèrent ainsi un très court instant puis Suguru se dégagea d’un mouvement vif qui trahissait un certain trouble.

 

« Je… il faut que j’aille me nettoyer… bredouilla-t-il, le cœur battant à tout rompre. Je… je vous retrouve dans la cafétéria, alors ?

 

- Oui. Je t’y attends. »

 

Songeur, Hiroshi le regarda disparaître dans le fond du hall et se dirigea vers les ascenseurs. Peut-être aurait-il mieux fait de répondre aux avances de Velouria, en fin de compte. Avec elle, au moins, les choses étaient claires. Avec Suguru, il n’y avait sans doute aucune issue possible, d’autant que le claviériste en pinçait pour le top-model. Devait-il tenter le diable tout de même et se déclarer ? Connaissant Suguru, même s’il s’en offusquait, il savait qu’il ne répèterait rien à personne et qu’en tout cas, si leur futurs rapports venaient à en pâtir, leur travail, lui, n’en souffrirait pas.

 

L’heure était sans doute venue de faire un choix.

 

OoOoOoOoOoO

 

Les flashes des journalistes crépitaient.

 

S’il ne l’affichait pas, Nakano ne se sentait pas à l’aise. La jeune fille à ses côtés rayonnait.

 

« Il parait que cette chanson vous l’avez écrite pour miss Konoe. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

 

- J’ai rencontré Velouria il y a très peu de temps mais nous avons sympathisé rapidement. C’est une jeune fille vraiment exceptionnelle qui m’a effectivement inspiré.

 

- C’est une façon d’annoncer que c’est votre nouvelle petite amie ?

 

- Non, entre Hiroshi et moi, il n’y a que de l’amitié, répondit le mannequin.

 

- Comptez-vous faire un album complet ? » les interrogea un autre journaliste.

 

Le guitariste jeta un coup d’œil nerveux à son manager.

 

« Je suis malheureusement très occupée et je ne peux pas m’engager dans un tel projet à temps plein. Si nous avions voulu produire de bonnes choses, il aurait fallu que je m’investisse plus mais pour l’instant je ne peux pas. Nous en resterons là, donc », répondit la jeune fille.

 

D’autres questions suivirent mais la plus délicate était passée.

 

Quelques jours auparavant, Hiroshi avait eu cette conversation avec la jeune fille. Il était très content du succès rencontré par sa chanson mais en plus de ne pas être parolier, sa vocation et son engagement allaient vers les Bad Luck. Une autre collaboration à temps plein nuirait à la première. Déçue, son amie avait pourtant compris et expliqué au patron de N-G qu’elle ne pouvait pas s’investir elle pour décharger le guitariste de la responsabilité.

 

« Pfiou, c’est encore plus crevant qu’un défilé ! avoua le top-model, la séance terminée.

 

- Merci d’avoir été si compréhensive.

 

- Bah, c’est vrai, je n’aurais pas pu tout faire de toute façon, moi aussi j’aurais dû choisir.

 

- On dîne ensemble ce soir ?

 

- Non, j’ai un rendez-vous galon ce soir, minauda Velouria. Quoi ? Tu ne croyais pas que j’allais te pleurer pendant des années ?

 

- Bien sûr que non ! Je suis content pour toi !

 

- Toi aussi tu ferais bien de te dépêcher, je vois bien comme tu le relookes.

 

- De quoi tu parles ? Je n’ai pas revu Shibut…

 

- Oh mais ça n’est pas de lui dont je parlais. Vous êtes deux idiots mais ça n’est pas mon problème, gloussa la jeune fille. À plus tard, Hiro ! »

 

Nakano la regarda partir. Évidemment qu’elle ne parlait pas non plus de Fujisaki. Comment aurait-elle su ?

 

OoOoOoOoOoO

 

Le lendemain, Shuichi accueillit son meilleur ami avec chaleur.

 

« C’est vraiment une garce cette Velouria ! Te laisser tomber comme ça ! »

 

 Hiroshi se dit que ça sonnait vraiment faux mais il n’allait pas le blâmer.

 

« Ne dis pas ça, elle… On en a discuté avant et c’est moi qui l’ai un peu découragée.

 

- N’empêche ! C’est super que tu ne restes qu’avec moi ! »

 

Nakano le laissa l’étreindre et se dégagea doucement.

 

« On n’a qu’à fêter ça ce soir, proposa-t-il.

 

- Hiro ! Je fais un dîner à mon amoureux ce soir !

 

- Rassure-moi, tu le commandes ce dîner ?

 

- Naaan ! Je le fais avec mes petites mimines !

 

- Et bien fais attention à tes « petites mimines », on sait comment ça se termine en général.

 

- Tu peux parler toi ! Tu ne cuisines pas beaucoup ! »

 

Effectivement, le guitariste ne cuisinait pas beaucoup mais quand il le faisait, il ne risquait pas de perdre la moitié de ses doigts, lui.

 

Suguru, qui n’avait rien raté de l’échange, rejoignit son collègue à la fin de la journée et lui proposa de dîner avec.

 

« Oh ! Avec plaisir ! »

 

Ils choisirent un restaurant coréen dans le quartier animé de Shibuya.

 

La discussion allait bon train quand les lumières s’éteignirent brutalement.

 

« Un anniversaire, certainement », suggéra Hiroshi.

 

Toutefois, à bien y regarder, c’est le quartier qui semblait plongé dans l’obscurité. Les néons des night clubs, restaurants et hôtels, les feux de signalisation, les réverbères, rien ne fonctionnait.

 

Réactifs, les serveurs disposèrent sur toutes les tables des bougies qu’ils allumèrent, en s’excusant de la gêne occasionnée mais que cela ne compromettait pas la préparation du repas.

 

La tournure étrange de cette soirée déstabilisa un moment les deux garçons. Chacun médita et en vint à la conclusion que si moment il y avait pour se déclarer, il était venu. Chacun avança sa main vers l’autre et ils se retrouvèrent comme deux idiots, à se tenir les mains. La lumière discrète des bougies dissimula leur rougissement.

 

Hiroshi prit finalement la parole :

 

« Même si tu sembles vouloir me dire quelque chose, débuta-t-il avec un sourire, je voudrais commencer, s’il te plait. »

 

Il n’avait pas vraiment préparé de discours aussi chercha-t-il ses mots avant de parvenir à la conclusion qu’il fallait dire les choses, simplement.

 

« Tu me plais. J’ai voulu te connaître un peu pour te faciliter la tâche avec Velouria mais au final, c’est moi qui suis tombé amoureux.

 

- Velouria ? Que vient-elle faire ici ?

 

- J’ai longtemps cru que tu en pinçais pour elle, mais visiblement, ce n’est pas le cas, ajouta-t-il avec un regard en direction de leurs mains qui se tenaient toujours.

 

- Vous avez toujours été ma seule préoccupation, monsieur Nakano. Les autres sont si fades à côté de vous. »

 

Chacun s’avoua ce qu’il avait sur le cœur depuis plusieurs semaines et ils furent presque déçus que le courant revienne.

 

Ils errèrent encore dans la rue, repoussant l‘heure de la séparation. L’inéluctable vint et Hiroshi déposa Fujisaki devant chez lui. Après un petit moment d’hésitation, il se pencha vers lui et l’embrassa doucement, lui souhaitant une bonne nuit.

 

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