CHAPITRE XXVI

 

« Comment ? Tu veux retourner là-bas ? »

 

Haruka Fujisaki considérait son fils avec un étonnement mêlé de perplexité aussi profond que s’il lui avait annoncé sa subite intention de renoncer à la musique pour aller se faire moine dans un temple au Népal.

 

« Oui. On a commencé ensemble cette émission stupide, et je tiens à ce que nous finissions ensemble. J’avoue… j’avoue que j’ai eu envie de partir à plusieurs reprises, et ça ne m’amuse pas de… de passer pour un imbécile aux yeux des gens, mais nous sommes tous logés à la même enseigne », expliqua Suguru. À la vérité, il aurait préféré ne pas y retourner mais les propos de Shuichi à son encontre – et les critiques des internautes sur sa désaffection – lui étaient restées en travers de la gorge. Il n’aimait pas passer pour un idiot, mais il n’était pas non plus un lâche. Il avait pris le temps de réfléchir, et bien qu’il n’en ait pas grande envie, il se devait de retourner auprès de ses collègues – et d’Hiroshi. Et puis, une seule petite semaine, il n’allait pas en mourir, il avait passé le plus difficile !

 

« Tu as bien réfléchi, Suguru ? Je sais que tu n’es pas du genre à abandonner tes amis, mais… cette Pop Academy n’est qu’une parodie d’émission musicale, de plus Bad Luck est déjà célèbre et tu n’as pas besoin de ça pour te faire connaître, fit remarquer sa mère.

 

- Ça n’a rien à voir. Je suis sorti du jeu par accident et pas parce que j’ai laissé tomber qui que ce soit. Je suis un professionnel, si messieurs Shindo et Nakano sont là-bas ma place est avec eux. »

 

Bien évidemment, madame Fujisaki ne connaissait de l’émission que ce qu’elle en avait vu lors des quotidiennes et des Primes et n’avait pas poussé ses investigations sur Internet. Elle ignorait donc tout de l’existence des forums, des sondages, et même de la chronique. Elle ne savait que peu de chose des persiflages de Nana et des insinuations de Shuichi concernant sa prétendue désertion. Et surtout, elle était loin de soupçonner la relation qu’entretenaient le claviériste et le guitariste de Bad Luck. Nombre de choses qui justifiaient son étonnement devant la détermination de son aîné à vouloir retourner entre les murs de cet « asile d’aliénés. »

 

Cependant, il était tout à son honneur de vouloir revenir prêter main-forte au reste du groupe ; et cette réaction toute professionnelle ne pouvait qu’emporter son adhésion.

 

Et puis, il restait moins de sept jours. Une paille, en comparaison des sept semaines écoulées.

 

« Hé bien, j’imagine que tu sais ce que tu fais. Pour être honnête, j’aurais préféré que tu ne repartes pas là-bas, et c’est d’ailleurs ce que j’avais dit à Tohma, mais… tu parais déterminé, donc je m’incline devant ta décision. Et puis, d’ici samedi, je ne pense pas qu’il puisse t’arriver grand-chose, dit Haruka Fujisaki en inclinant la tête avec un petit sourire résigné. Quand repars-tu ?

 

- Je ne sais pas. Je n’ai pas consulté les horaires des trains et…

 

- Oh non, pas en train ! À ce que j’ai constaté, tout le monde ne parle que des participants à cette lamentable Pop Academy, tu te ferais repérer en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Tu n’as qu’à demander à ce monsieur K de venir te chercher. Après tout, il est payé pour ça.

 

- Mais il est sûrement à Tokyo et… »

 

Mais sa mère avait déjà composé le numéro de Tohma.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Suguru chargea son sac dans la malle de la voiture et déposa un baiser sur la joue de sa mère.

 

« À bientôt, maman. Embrasse Ritsu de ma part.

 

- Je n’y manquerai pas. Faites bonne route et conduisez prudemment, monsieur K ! »

 

Le grand manager renvoya un hochement de tête poli assorti d’un sourire un peu crispé à la petite femme, puis il prit place au volant de son véhicule et démarra – lentement – sitôt que Suguru se fut assis à ses côtés.

 

Il était près de 16 heures en cette après-midi de lundi, et le claviériste avait décidé, en accord avec son cousin, de tenir son retour à la Maison secret et de faire son arrivée pile à l’heure du début de la quotidienne afin de surprendre ses résidents. Pour tout dire, le jeune garçon était plus qu’impatient de retrouver Hiroshi, même s’il n’avait pas toujours apprécié tout ce qu’il avait pu dire au cours de la semaine ; là encore, il tablait sur une explication en bonne et due forme pour mettre les choses à plat entre eux deux. Et puis, cette déclaration en forme de rappel de leur premier baiser l’avait remué jusqu’au fond du cœur.

 

À peine eut-il tourné au coin de la rue que K écrasa l’accélérateur.

 

« Alors, Suguru, comme ça tu veux faire une surprise à tes petits camarades, hein ? Je ne te savais pas aussi blagueur ! » déclara-t-il sans détacher les yeux de la route.

 

Le claviériste lui lança un coup d’œil mi figue-mi raisin puis se décida enfin à poser la question qui lui brûlait les lèvres.

 

« Monsieur K… Qu’est-ce qui est arrivé à vos cheveux ? »

 

La longue mèche de cheveux blonds qui cascadait habituellement le long de l’épaule gauche du manager et, avec sa jumelle, lui encadrait le visage, avait disparu, raccourcie aux trois-quarts et curieusement roussie.

 

« Oh, ça ? Rien de grave, rien de grave ! Un petit accident à l’ouverture du courrier, jeudi dernier.

 

- Du courrier ? Mais comment ça ? s’enquit Suguru, sa curiosité aussitôt piquée.

 

- J’ai reçu une lettre si chargée d’émotions que j’en ai oublié ma cigarette et elle m’a brûlé les cheveux.

 

- Vous aussi vous recevez des lettres de fans, monsieur K ?

 

- Qu’est-ce que tu crois ? Bon, enfin, ça repoussera. N’en parlons plus ! »

 

Il se mit à rire – un rire un peu forcé de l’avis de Suguru qui n’osa cependant pas insister davantage. K, lui, repensa avec un léger frisson à l’explosion qui avait accompagné l’ouverture d’un petit colis qui lui était adressé, et à laquelle il n’avait échappé que grâce à ses réflexes bien rôdés, sans parvenir toutefois à totalement éviter la langue de feu qui avait aussitôt enflammé la mèche de cheveux. Sakano, revenu de ses émotions, lui avait alors envoyé le contenu de sa tasse de thé – brûlant – en plein visage pour éteindre le sinistre, et le pire avait ainsi pu être évité.

 

Mais K savait à présent qu’il avait dangereusement sous-estimé son adversaire, et qu’il fallait toujours se méfier quand on avait affaire à un membre de la famille Seguchi – fut-il féminin.

 

Le voyage de Kyoto à Tokyo fut rapide. K conduisait vite, et souvent au mépris le plus total du code de la route, si bien qu’ils arrivèrent aux abords de la Maison peu avant que ne débute la quotidienne.

 

« Te voilà rendu, Suguru. Tes petits copains ne savent pas que tu vas revenir parmi eux, tu devrais mettre la radio pour savoir ce qui est en train de se passer.

 

- La radio ?

 

- Oui, tu ne savais pas ? Tous les soirs, et pendant les Primes, la radio Sun-Sky commente en direct les événements, c’est très drôle, tu peux me croire ! 

 

Je n’en doute pas une seule seconde », répondit Suguru, les dents serrées, en cherchant la fréquence de Sun-Sky sur l’autoradio. K roulait à présent au ralenti le long des rues, et quand l’adolescent trouva enfin la station de radio, la diffusion de Pop Academy venait tout juste de débuter et chacun des membres du jury était invité à donner un pronostic pour le résultat de la finale. De sa voix sèche et nasale, Shizuka Kobayashi disait :

 

« Les Bloody Jezabel vont sans conteste gagner. Elles sont régulières dans leur travail et leurs deux échecs ont été dus à des problèmes de santé. Les Bad Luck… Eux ils sont irréguliers, et s’ils ont réussi jusque là c’est très certainement grâce à la relation de Shindo avec le romancier Eiri Yuki, le beau-frère de Tohma Seguchi, et au lien de parenté entre Fujisaki et Vous-savez-qui… »

 

Sale vieille grue inepte… ragea Suguru en serrant les poings mais, déjà, Bunko Egawa enchaînait :

 

« Qui va gagner ? Je ne sais pas. C’est le public qui va choisir, non ? Je pense que les deux groupes ont du potentiel. Les filles sont régulières et travailleuses. Les garçons… ils ont perdu leur clavier et l’inconstance de Shindo peut les handicaper. »

 

Kenji Ochiai, lui, était d’un tout autre avis.

 

« Je voterai pour les Bad Luck ! Ils sont en constante proposition, relèvent toujours la tête même si, parfois, ils s’oublient dans leur intériorité en eux, mais quand ils se donnent, c’est GRAN-DIOSE ! »

 

Manami, enfin, prit la parole en gloussant sottement.

 

« Non je vais pas voter, je présente l’émission (rire idiot). J’aime bien les filles parce qu’elles ont toutes les cinq un sacré caractère, surtout Ito. Mais j’ai un petit faible pour les garçons. En plus, les pauvres chéris, ils n’ont plus le petit hamster. Mais je crois en eux ! Ils sont pleins de ressources et c’est sans compter le joli tatouage de Hiro-chan qui leur portera sûrement bonheur ! »

 

Suguru, qui rageait en silence, blêmit soudain. Comment cette idiote était-elle au courant pour le tatouage ?

 

Déjà, sur Sun-Sky, les animateurs avaient pris le relais.

 

« Ooh, Hiro-chou a un tatouage ! Et il est où ? Sur les fesses ? lança Yui.

 

- Mais non ! On les a vues ses fesses, quand il va se doucher, et y’a rien, répondit Mizuki.

 

- Alors… alors ça veut peut-être dire qu’ils ont fait des galipettes ? J’espère qu’il s’est couvert, Plindami c’est un peu Shinjuku aux heures de pointe ! »

 

Suguru n’accordait plus aucune attention aux plaisanteries des deux animateurs, qui étaient partis dans un délire graveleux. Une douleur terrible lui étreignait le cœur, car il avait à présent la certitude qu’Hiroshi l’avait trompé. Et cette fois il ne s’agissait pas d’un simple baiser comme avec Yukari ; les choses étaient allées bien plus loin entre Manami et le guitariste, sinon comment pouvait-elle connaître l’existence du seul tatouage du jeune homme ? Un petit chat stylisé, symbole de chance, juste dans le pli de l’aine ?

 

Et, dans un éclair, il sut d’où provenait cette odeur sucrée qu’Hiroshi avait emporté avec lui au retour du Prime en ce fameux jour où Suguru avait rompu avec son petit ami.

 

Il était vite allé se consoler… songea le garçon avec un chagrin mêlé de rage.

 

« Ah, Suguru, ils en sont au gage des filles, tu devrais y aller, annonça K, totalement inconscient du trouble violent dans lequel était plongé son passager.

 

- Oui, monsieur K. J’y vais tout de suite. »

 

Averti par téléphone, un membre de l’équipe technique vint chercher l’adolescent et l’introduisit à nouveau dans la Maison où il avait passé de si mauvais moments, et où il risquait d’en passer encore d’assez peu agréables, compte tenu de ce qu’il venait d’entendre. Il ne savait pas du tout en quoi concernait le gage des Jezabel, et pour tout dire il s’en souciait comme d’une guigne ; d’un pas mécanique, et suivant l’injonction du technicien, il se dirigea vers le jardin, dans lequel retentissaient des rires et des éclats de voix.

 

Il traversa le salon et déboucha dans le patio. Manifestement, le gage avait un rapport avec la piscine car les filles étaient rassemblées au bord, ainsi que Shuichi, cependant qu’Hiroshi, en sous-vêtements, barbotait en compagnie de Yukari à qui il était en train de rattacher le haut du bikini.

 

« … si Fujisaki avait été là, c’est à lui que je l’aurais demandé. Lui au moins, il ne chercherait pas à me peloter pour me le remettre.

 

- C’est vrai, frigide et coincé comme il est ! Je me demande même s’il a déjà enlevé ou remis un soutien-gorge à une fille. Moi je peux le faire d’une main. »

 

Le sang de Suguru ne fit qu’un tour. Trop, c’était trop. Il avança sur la terrasse, le visage impassible en dépit de la fureur qui l’habitait.

 

« Oh ! Mais c’est Fujisaki ! » s’écria Mao avec surprise. Tout aussi étonnés, les autres se retournèrent vers le claviériste qui venait vers eux, et alla se planter au bord de la piscine, juste devant Yukari et Hiroshi. Ce dernier, étonné mais ravi, se hissa aussitôt hors du bassin, le visage illuminé par un large sourire.

 

« Ah, Fujisaki ! Je n’y… »

 

Une violente gifle, née de la rage et de la jalousie conjuguées, lui coupa parole et souffle et le replongea derechef dans la piscine, sous le regard effaré des autres.

 

« Je ne suis ni frigide ni coincé, même si c’est vrai que je n’ai pas l’habitude de me jeter sur tout ce qui bouge, contrairement à certains », asséna Suguru d’une voix tranchante, arborant un sourire glacé dont Tohma aurait été fier.

 

« Bien, comme vous le voyez je suis de retour et je vais bien. Dites-moi, monsieur Shindo, où en sont les choses au niveau de notre composition ? »

 

Hiroshi émergea de l’eau en crachotant. Il n’avait rien vu arriver, et s’il s’était attendu à quelque chose de la part de Suguru ce n’était certainement pas à pareille claque ! Tout ça parce qu’il avait dit, en plaisantant, qu’il était frigide ?

 

De l’autre côté du bassin, Fumie lui adressa un coup d’œil navré. L’opération « Hamster doit revenir » avait réussi… mais pas forcément de la manière qu’elle l’avait escompté.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Les jours qui suivirent le retour de Suguru furent particulièrement tendus pour les Bad Luck.

 

Ignorant tout des causes de la rancœur de son petit ami, Hiroshi n’avait pas accepté la gifle. Il avait été sincèrement heureux de le revoir, il avait voulu lui confier tant de choses par le biais du carnet bleu, et ce geste plein de ressentiment avait tout arrêté. Les pages du cahier étaient restées vierges, et le jeune homme silencieux.

 

Shuichi, lui, s’était fait remonter les bretelles le soir même. Suguru avait fustigé ses paroles, arguant qu’il n’avait ni déserté ni abandonné Bad Luck, que s’il y avait quelqu’un d’inconstant dans le groupe c’était bien lui, Shuichi Shindo, et que s’il avait passé plus de temps à travailler et moins à pleurer sur Yuki, ils ne seraient pas en retard sur leur chanson.

 

Les répétitions se déroulaient donc dans un climat peu agréable et tous n’avaient plus envie que d’une chose : que la semaine prenne fin au plus vite.

 

Assez étonnamment, les moments de détente étaient ceux où tous les musiciens se retrouvaient, lors des repas ou des séances de répétitions collectives du soir. Si Miki accordait son soutien à Suguru, Fumie se partageait entre Hiroshi et Shuichi, avec une prédominance pour ce dernier qu’elle appréciait beaucoup, et réciproquement. Toujours discrète, Mao s’entendait bien avec tout le monde, et Yukari continuait à faire du charme au guitariste. Nana, fidèle à elle-même, distillait ses remarques désagréables sans faire de distinction, mais les autres en avaient pris l’habitude et ne réagissaient presque plus.

 

Oui, l’émission tirait à sa fin et cela se sentait bien.

 

« Il faudra que je te donne mon numéro de portable, Shu-chan. On se fera des sorties en boîte une fois qu’on sera sortis de là ! déclarait justement Fumie, affairée à la préparation du repas du soir.

 

- Oui ! Et au moins on pourra dire et faire ce qu’on veut sans ces fichues caméras ! » approuva le chanteur en hochant la tête. Les deux artistes se regardèrent avec un petit sourire puis, de concert, tirèrent la langue à l’objectif braqué sur eux.

 

Occupé à taper sur son ordinateur portable tout en suivant d’une oreille les bavardages futiles de la quotidiennes, Eiri pressa la mauvaise touche et poussa un soupir irrité. Cette fille teinte en orange s’entendait un peu trop bien avec son bêta de chanteur, et il aimait de moins en moins cela. Oui, vivement que ce jeu stupide se termine… Il se leva et décrocha son téléphone.

 

L’émission s’acheva sur une bataille d’eau dans la cuisine entre filles et garçons. On entendait des cris et des rires en même temps que défilaient les crédits du générique, mais Midori Nakano n’était pas dupe : les choses n’allaient à nouveau plus entre Hiroshi et Suguru, et la tension entre eux était palpable ; cette gifle énorme avait surpris tout le monde, elle la première, et elle ne cessait de se demander depuis ce qui avait pu provoquer pareil geste de violence chez le petit claviériste, car même si la déclaration de son aîné avait été stupide et assez désagréable, elle ne pouvait être le seul élément déclencheur de l’attaque.

 

Quoi qu’il en soit, cette fois, Hiroshi ne paraissait pas disposer à reconnaître ses torts… C’est donc dans un climat particulièrement délétère que les Bad Luck firent leurs valises au soir du vendredi. Cette fois, le jeu était bien fini.

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 « Tu t’oublies dans ton intériorité en toi » : Expression 100 pour 100 Staracadémicienne que l’on a adapté ici, ce genre de choses on ne peut pas l’inventer !

 

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