CHAPITRE III

 

 

Les journées se suivaient et se ressemblaient péniblement. Boulot, chantier et sommeil. Suguru comparait son travail à celui du personnage mythologique Sisyphe. Si le Grec avait été assez malin pour défier et vaincre la Mort, déchaîner sa colère n'avait pas été une bonne idée et son châtiment avait été de rouler éternellement un rocher jusqu’au sommet d'une colline dans le Tartare avant que celui-ci ne redescende et qu'il lui faille recommencer. Le rocher de Fujisaki était la tapisserie. Quand il terminait une pièce, une autre l'attendait. Qu'avait-il fait aux Kamis pour avoir les mains affreusement abîmées par le produit pour décoller le papier, sans parler des courbatures ? Les murs nus rendaient la maison encore plus sinistre. Parfois il allait dans la salle de bains apporter de quoi boire :

 

« Vous devriez faire une pause, monsieur Nakano. Si vous mourez d'épuisement, ça n'est pas moi qui finirai les travaux.

 

- Je… »

 

Les yeux du guitariste étaient rouges.

 

«  Vous allez bien ? s'affola Suguru en déposant les boissons.

 

- Je… A… Ayaka me manque. »

 

Sans que le claviériste puisse dire quoi que ce soit, les vannes s'ouvrirent et son collègue se livra à coeur ouvert, révélant ses projets brisés et le désespoir qui l'accablait. Ce soir-là, les travaux progressèrent peu mais les deux garçons se rapprochèrent.

 

« Tu sais, on ne dirait pas mais… je ne suis pas si doué que ça avec les filles. J'ai mis des semaines à lui prendre la main. J'en ai bien évidemment connu d'autres mais elle était différente. Quand je suis amoureux, c'est toujours compliqué. Assez parlé de moi ! dit Hiroshi qui, comme pour chasser ses tristes pensées, rejeta la fumée de sa cigarette. Et toi, hormis le beau Yuki, tu as une amoureuse ?

 

- Je… Non. C'est… difficile avec notre profession de rencontrer des gens. »

 

Hiroshi le regarda droit dans les yeux mais Suguru ne put rien y lire et fut soulagé lorsque son ami le remercia du travail qu'il accomplissait.

 

« Et tu sais, je connais quelqu'un qui adorerait te rencontrer.

 

- ...

 

- Tu connais nos rivales, les Bloody Jezabel ? Et bien leur batteuse, Miki Watanabe, ne tarit pas d'éloges à ton sujet. Si tu veux, je peux t'arranger un truc avec elle. Elle est très gentille !

 

- Allons manger plutôt. L'hypoglycémie vous fait dire des bêtises. Pour la peine, vous m'invitez ce soir. »

 

OoOoOoOoOoO

 

« Waou ! Vous avez bien travaillé cette semaine ! s'exclama Sakura en voyant tout le rez-de-chaussée entièrement détapissé.

 

- Ce qui est long, ce sont les finitions. Ce n'est pas tout d'arracher les bandes, il faut penser à ces petits bouts qui restent et qu'on préfère ne pas voir, expliqua Suguru. Cela prend des heures pour avoir un mur propre !

 

- Ce sont mes ondes positives qui vous ont motivés. Je suis beau, j'apporte la paix et la sérénité dans le monde. L'inspiration, aussi », roucoula Sobi en tirant une bouffée sur son kiseru.

 

Un coup à la porte les fit taire.

 

« On attend encore quelqu'un, Hiro-chan ?

 

- C'est un esprit. Vos bavardages futiles l'ont réveillé, prophétisa Sobi.

 

- Désolé de te décevoir, c'est le plombier. »

 

L'hôte ouvrit et guida le professionnel dans la salle de bains.

 

La journée se passa dans la bonne humeur et le soir ils se retrouvèrent tous dans la salle de bains : le nouveau receveur avait été posé ainsi que la nouvelle baignoire. Il restait à installer le meuble de salle de bains – le choix d’Hiroshi s'était porté sur deux vasques en verre supportées par un meuble en bois – carreler autour et, la semaine suivante, le plombier finirait les branchements.

 

« Et il faut tout nettoyer mes petits chéris ! gloussa Sobi. Je vous attends dehors, cette poussière est une offense à ma lumière. »

 

Dix minutes plus tard, Hiroshi ressortit :

 

« Assez joué, où sont les balais ?

 

- Je n'en sais rien !

 

- On a fouillé toute la maison et on ne met pas la main dessus.

 

- Un esprit… bordélique, rit le garçon.

 

- So-chan, on est crevés, on voudrait tous une bonne douche alors donne-nous les balais, vint en renfort Junichi, le compagnon de Sobi.

 

- Je vous jure, je ne sais pas ou ils sont !

 

- Hiro ! Junichi ! Ils étaient dans la salle de musique, annonca Yuji. Ton idiot de copain les a cachés après que Junichi ait regardé. En revanche… tu ferais bien d'intervenir. Fujisaki a pété un plomb. »

 

Agacés, les deux garçons retournèrent à l'intérieur et séparèrent les deux musiciens.

 

« Hiro ! Sois réaliste ! Il veut me voler Yuki et après, c'est toi qu'il me volera ! En fait, il est jaloux de moi !

 

- Vous délirez monsieur Shindo ! Votre vie est misérable ! Votre amant n'a aucun respect pour vous !

 

- Silence ! s'imposa le guitariste. Que s'est-il passé ?

 

- Eh bien… Shuichi a avoué qu'il avait caché les balais, Fujisaki a marmonné des trucs pas compréhensibles et Shuichi a sauté sur Fujisaki en le traitant de voleur de petit ami, résuma Sakura.

 

- Shuichi, Fujisaki ne veut pas te voler Yuki.

 

- C'est f…

 

- Laisse-moi terminer. C'était une blague ce que tu as entendu.

 

- Et le fait que monsieur-le-psychologique-qui-s'habille-toujours-comme-un-vieux te préfère, c'est aussi une blague ? Hein ? Il ne te l'a pas dit ça, je parie. S'il habite avec toi, c'est pour te mettre le grappin dessus ! Il a dû menacer Ayaka pour qu'elle te quitte ! » cracha le chanteur, hors de lui.

 

Un peu décontenancé, Nakano se ressaisit et expliqua avec humour qu'il ne pas fallait sous-estimer son charme naturel et qu'Ayaka n'avait subi aucune pression pour refuser sa demande en mariage.

 

« Et maintenant, on se remet au travail. Plus vite ça sera fait, plus vite on partira. »

 

Car c'était ça aussi, les travaux. Du nettoyage encore et toujours. La poussière, la sciure, les bouts de tapisserie et, chaque jour, il fallait balayer mais au moins ce soir-là, même s'il restait encore beaucoup à faire, l'avancée sautait aux yeux.

 

OoOoOoOoOoO

 

Suite à leur empoignade du samedi précédent, les rapports entre Shuichi et Suguru s’étaient encore rafraîchis. Ou, pour être exact, ils étaient devenus glaciaux, et si jusqu’alors leur inimité n’avait pas eu d’incidence sur leur activité professionnelle, les choses avaient commencé à changer et l’atmosphère tendue entre les deux musiciens était perceptible même par des observateurs extérieurs tels que K et Sakano.

 

Ce que Suguru ne supportait plus étaient les réflexions continuelles de Shuichi à propos de « son obsession pour Hiro ». Bien qu’il ait décidé de devenir le colocataire de ce dernier, le claviériste avait été déterminé à ne rien avouer de ses sentiments surtout après la rupture que son collègue venait de vivre. Et voilà que cet imbécile à la tignasse rose en remettait des louches au quotidien, avec le tact et la subtilité qui le caractérisaient. Dans ces moments-là, le jeune garçon aurait aimé s’emparer d’une batte de base-ball et l’abattre à coups répétés sur le crâne vide du chanteur.

 

Faute de pouvoir se défouler à sa guise sur son collègue, Suguru s’était aperçu que passer ses nerfs sur la tapisserie de l’étage, à présent que le rez-de-chaussée était fait, constituait un excellent exutoire. Quand il rentrait chez lui, fourbu et courbaturé, il n’avait que la force de se doucher, manger un morceau et se laisser tomber dans son lit et là, miraculeusement, toute pensée de l’inepte Shindo le désertait… jusqu’au lendemain.

 

OoOoOoOoOoO

 

Préparant un concert pour la fin du mois de juin, les Bad Luck firent des heures supplémentaires en studio et les travaux restèrent au point mort pendant presqu’une semaine. Bien qu’il se soit agi d’un répit pour Hiroshi et Suguru, le premier avait hâte de retourner à ses tâches quotidiennes même si, désormais, ce n’était plus pour celle qu’il avait vu comme sa future femme qu’il oeuvrait. Il aurait pu revendre la maison, retourner se réfugier dans le petit appartement qu’il occupait depuis des années mais il avait décidé de n’en rien faire. La vie ne s’arrêtait pas avec une rupture, et bien qu’il ait terriblement souffert de cette séparation, il savait qu’il la surmonterait. Et, pour l’instant, le meilleur moyen d’oublier ses soucis était de se plonger à corps perdu dans le travail, tout épuisant fut-il.

 

« Monsieur Nakano ? Vous voulez du calpis ? »

 

Le jeune homme reposa sa raclette et essuya ses mains pleines d’enduit à un chiffon.

 

« Oh, merci Fujisaki, dit-il en prenant la canette bien fraîche que Suguru était allé chercher dans une glacière. J’avais tellement la tête à ce rebouchage que j’en ai oublié que je mourais de soif. »

 

Le claviériste but à sa propre canette et examina le mur.

 

« Vous avez bien avancé. Vous êtes beaucoup plus efficace que moi, reconnut-t-il de bonne grâce en effleurant du bout des doigts les traces d’enduit à peine sec.

 

- Oh, ça ce n’est rien. C’est quand il va falloir poncer qu’on va vraiment s’amuser, répondit Hiroshi avec bonne humeur. Je n’ose même pas penser aux boiseries. Sans parler des parquets ! »

 

Ils vidèrent leur canette en silence tandis qu’un petit lecteur de CD posé sur un escabeau au milieu du vestibule diffusait une musique entraînante aux accents disco. Hiroshi ne pouvait travailler sans musique, avait-il déclaré.

 

« Quelle est donc cette musique que vous écoutez ? demanda tout à coup Suguru qui, lui, détapissait à l’étage sans le moindre accompagnement sonore. Ça n’est pas mal du tout. C’est très rythmé.

 

- C’est la bande originale d’une série américaine, Queer as Folk.

 

Queer… ? Je n’en ai jamais entendu parler. Qu’est-ce que c’est ? » insista le claviériste. Son camarade sourit.

 

« Une série très sympathique sur les aventures humoristico-sentimentales d’un petit groupe de gays », expliqua-t-il. Suguru ouvrit de grands yeux.

 

« Qu’est-ce que c’est que cette série ? s’enquit-il, stupéfait et, oui, un peu troublé.

 

- Oh, elle n’est pas diffusée au Japon. C’est Sobi qui m’a offert le coffret de la première saison pour mon anniversaire, en import. Il trouve toujours des idées de cadeaux originales, même si au début j’ai trouvé ça assez loufoque. »

 

Sobi Mizutani, le garçon au kiseru. Plus enclin à regarder les autres travailler qu’à s’impliquer de manière concrète. À ce qu’il en savait, il possédait un sex-shop et vivait avec un homme, un professeur d’histoire appelé Junichi. Un camarade de lycée de Yuji Nakano, le frère aîné d’Hiroshi, qui semblait également bien le connaître. Avec Sakura et – oui, aussi – Shuichi Shindo, ils formaient un petit groupe d’amis proches dont le claviériste se sentait exclu.

 

« Tu aimes bien cette musique ? Je te prêterai le CD, si tu veux. Et il faudra que je demande à Sobi de me trouver la saison deux. Mon anniversaire n’est dans pas si longtemps, après tout. »

 

Le mien aussi… songea Suguru en ramassant les canettes vides. Malheureusement, ça m’étonnerait que je reçoive le cadeau dont je rêve…

 

Cette idée le démoralisa mais, comme il en avait l’habitude, il ne laissa rien paraître et se réfugia derrière le sourire neutre qui dissimulait toujours si bien ses émotions.

 

« Nous ferions mieux de nous y remettre. Je ne sais pas vous, mais plus longtemps je m’arrête moins j’ai envie de retourner arracher cette maudite tapisserie ! 

 

- Oui, tu as raison, acquiesça le guitariste. Oh attends, ne bouge pas. »

 

Le jeune homme tendit la main et retira un petit morceau de papier pris dans une mèche de cheveux de son collègue.

 

« Je te préfère au naturel », commenta-t-il avec un clin d’œil. Ce n’était bien entendu qu’une boutade mais Suguru sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Sans rien dire, il s’empressa de regagner la pièce dans laquelle il travaillait.

 

OoOoOoOoOoO

 

Le samedi suivant, à la grande satisfaction du claviériste, Shuichi n’était pas là pour cause de déplacement à Kyoto avec Yuki, qui avait une affaire familiale à régler. Yuji, quant à lui, était pris le matin et ne devait rejoindre le groupe que l’après-midi, promettant de s’occuper du carrelage de la salle de bains, « un vrai boulot de mec qu’il fallait laisser à des spécialistes ». Hiroshi et Sobi se retrouvèrent donc au rez-de-chaussée, attelés au ponçage des murs du vestibule, tandis que Sakura et Suguru continuaient à ôter le papier peint des trois pièces de l’étage, tâche rendue d’autant plus ardue que dans deux des chambres, la tapisserie avait été collée directement sur l’ancien papier qui, saturé de colle, ne venait que par petits fragments.

 

D’un contact facile et d’un naturel expansif, Sakura s’était efforcée depuis le début de faire s’ouvrir Suguru qui, lui, était réservé et beaucoup moins démonstratif que ses deux collègues. Ce que lui avait dit Shuichi l’intriguait : était-il vrai que ce singulier petit bonhomme avait fait des avances à Yuki ? Et, de la même manière, s’intéressait-il réellement à Hiroshi ? Jusqu’à présent, néanmoins, Fujisaki n’avait rien laissé échapper et en dépit des multiples hameçons lancés au fil de leurs conversations, elle n’avait rien remonté de significatif.

 

« Je descend deux minutes, annonça soudain le garçon, qui avait besoin de se rendre aux toilettes. Voulez-vous que je vous prenne quelque chose à boire ?

 

- Je veux bien un jus de fruits, merci », répondit Sakura sans cesser de gratter le mur moucheté de minuscules bouts de tapisserie qui, bien entendu, étaient les plus difficiles à enlever.

 

Suguru gagna le rez-de-chaussée et s’engagea dans le couloir. Hiroshi et Sobi avaient attaqué le vestibule par le fond et seules leurs voix lui parvenaient au milieu du frottement répété du papier abrasif contre le mur. Le claviériste longea le corridor et entra dans les toilettes, situées presque au niveau de l’angle du couloir.

 

« Tu te rends compte, Hiro ? Tu t’échines à retaper cette baraque et tout ça pour quoi ? Tu aurais mieux fait de demander cette ingrate en mariage avant de l’acheter, ça t’aurait évité de te tuer à la tâche pour rien.

 

- Ne parle pas d’Ayaka comme ça. Tu ne sais rien de notre histoire. »

 

Il y eut un silence puis Sobi reprit, d’un ton railleur :

 

« En attendant, j’ai l’impression que tu n’as pas vraiment le feeling avec les filles. Combien t’ont brisé le cœur, déjà ? Tu n’es pas fait pour vivre avec une nana, Hiro.

 

- Je te rappelle que la première personne qui m’a brisé le cœur c’est toi, alors tu es très mal placé pour parler d’Ayaka ou de qui que ce soit d’autre.

 

- Ça n’a rien à voir. Nous étions jeunes et… tu n’étais qu’un ado sans expérience. Ça n’aurait jamais marché, nous deux. »

 

Un nouveau silence se fit entre eux. Suguru n’osait plus quitter les toilettes, bouleversé par les deux dernières phrases échangées. Il ne savait plus s’il avait correctement entendu ce qui venait d’être dit ; pire encore : cette conversation était-elle sérieuse ? Ne s’agissait-il pas d’une quelconque plaisanterie ?

 

Sans bruit, il se glissa hors de la petite pièce et se réfugia dans le couloir, juste au coin du mur. Un nuage de poussière blanche émanait de l’autre partie du corridor mais les deux garçons n’avaient pas repris leur discussion. Il était sur le point de tourner les talons quand un gloussement de Sobi le retint sur place.

 

« Pourquoi ne pas essayer avec le petit Fujisaki ? D’après Shu-chan, il en pince pour toi. D’accord, ça n’a pas l’air d’être un marrant mais… sait-on jamais avec les gens ? »

 

Le cœur battant à tout rompre, Suguru attendit la réponse du guitariste. Mais il n’y en eut aucune et, profondément ébranlé, il s’éloigna en toute hâte.

 

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Calpis : boisson non-alcoolisée à base de lait vendue en canettes, très populaire au Japon.

 

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