CHAPITRE IV

 

Hiroshi inspira puis expira un grand coup avant de sonner chez les Fujisaki. Venir chez eux devenait une épreuve. Cette histoire, ou plutôt « non-histoire », avec l’aîné de la famille prenait des proportions stupéfiantes. À voir la réaction de Narumi à l’anniversaire, il comprit que lui aussi agissait comme un adolescent et même si leurs sentiments n’étaient pas les mêmes, il s’était senti trahi quelque part mais il savait que lui seul était responsable de sa solitude, il avait trop tardé.  

C’est Suguru qui l’accueillit et l’invita à attendre dans le salon, Ritsu finissait de se préparer. Shinichi était là lui aussi et il resta seul avec l’interne, le temps que Suguru aille presser son cadet.


Après les politesses d’usage et un silence gêné, Garai se sentit obligé de faire la conversation, aussi déconcertante fut-elle :


« Suguru m'a dit qu'à l'occasion vous jouiez de la guitare et du violon. Ça doit être triste de ne pas être assez doué pour vivre de sa musique. Et puis dans cette maison, ça ne doit pas être facile à supporter. Tout le monde en vit. »


Nakano s’était aussitôt senti agressé :


- C'est vrai que c'est très décevant d'appartenir à… une catégorie de gens qui en sauvent d'autres. Je vais peut-être envisager une autre orientation », rétorqua-t-il, étrangement énervé.


Ils n’avaient pas aperçu Ritsu qui avait assisté à l’échange.


« C’est un très bon professeur ! rétorqua le garçon. Je suis prêt, Nakano-sensei, excusez-moi de vous avoir fait attendre. »


Suguru revint de la cuisine, chargé d’un plateau :


« Le thé est prêt ! annonça-t-il jovialement, inconscient des tensions pourtant palpables.


- Nous y allons. Votre mère a peut-être oublié de vous informer mais je ferai cours en plein air, aujourd’hui. Je l’avais prévenue. Je ramènerai Ritsu en fin d’après-midi et si vous voulez me joindre, vous avez mon numéro de téléphone.


- En plein air ? Quelle idée farfelue ! s’exclama Shinichi.


- Monsieur Garai, lorsque j’aurais besoin de conseils, je promets de venir vous trouver, répondit Hiroshi, sarcastique. Tu viens, Ritsu ? À tout à l’heure, Fujisaki-san. »


Les deux garçons quittèrent la maison sous le regard étonné du pianiste.


« Suguru, Suguru, tu m’écoutes ? »


Le jeune garçon regarda son petit ami et s’excusa, il était un peu distrait.


« Tu joues cette sonate ? demanda Garai en prenant les partitions de la Sonate à Kreutzer. J’aimerais beaucoup l’interpréter avec toi.


- Euh... Je… Je ne connais pas encore le morceau, mentit Fujisaki en refermant le carnet. Et puis j’ai du travail.


- Ça ne devrait pas être difficile pour toi. J’aimerais vraiment que nous la jouions ensemble.  


- On... »


Son petit ami ne lui laissa pas terminer sa phrase. Il le souleva et le hissa sur le cylindre du piano pour l’embrasser avec passion.


« Tu n’as pas le choix, Suguru Fujisaki, sinon je te fais mourir de plaisir », dit-il en lui grignotant le lobe de l’oreille.


OoOoOoOoOoO


La semaine avait été mauvaise. À commencer par lundi. Vel lui avait annoncé qu’elle partait au bord de la mer avec des amies jusqu’au dimanche. Il lui avait fallu peu de temps pour s’attacher à la demoiselle. D’une nature exubérante et dynamique, on aurait dit un mélange de Shuichi et Sakura. De plus, elle bénéficiait d’une culture musicale impressionnante. Elle n’avait avoué son métissage que très récemment mais son prénom restait un mystère ; peut-être était-ce un prénom brésilien, son autre nationalité. Quand ils s’étaient revus, il avait annoncé sa bisexualité tout de suite, non qu’il envisage un plan à trois comme l’avait craint la jeune fille mais peut-être était-ce plus honnête de le reconnaître. Il avait même parlé de Suguru et se moquait de ce coup de cœur puéril. De son côté, la jeune fille n’avait pas dit grand-chose.


« Tu t’intéresses à moi parce que je suis mystérieuse. Si tu apprends tout, tu t’ennuieras et me laisseras. »


Son côté mystérieux ne l’intéressait pas. Il aimait son corps félin même si menu, son comportement agressif et surtout, les étoiles au fond de ses yeux verts lorsqu’elle parlait de musique. Il avait découvert un peu plus tard sa voix veloutée lorsqu’elle fredonnait sous la douche ou en s’habillant et était sous le charme.


« Deux perdus font-ils un trouvé ? » avait-elle demandé à leur quatrième rendez-vous.


Hiroshi lui avait gentiment répondu qu’elle regardait trop la télévision et qu’il n’était pas Johnny Depp.


Mais ils se voyaient souvent, comme deux animaux blessés par la férocité de l’amour, et pansaient leurs plaies le temps d’une étreinte ou d’un déjeuner même si les deux amants ne savaient pas trop où ils allaient.


Mardi, Sakura avait annulé sa venue à Kyoto, croulant sous le travail.


Mercredi, cet être détestable de Shinichi Garai, qui semblait être devenu le petit ami officiel de Suguru, l’avait humilié avec cette réflexion dont seul Ritsu avait été témoin. Le petit garçon lui avait même appris que lui et Suguru étaient partis à Hokkaido, mais ça il le savait. Le soir, son ami kyotoïte Kagami décommanda pour le lendemain, anniversaire d’Hiroshi. Même ses colocataires ne seraient pas là.


Jeudi, personne, hormis sa mère et son ex-petit ami Issei, ne l’appela pour lui souhaiter un joyeux anniversaire et il rentra chez lui à la fin de son service, vers 21 heures, assez morose.


« Tu ne te rends pas compte, Vel. Personne ne m’a appelé, se plaignit-il en ouvrant la porte de son appartement plongé dans l’obscurité.


« Oui, c’est vrai que tu y as pensé, se radoucit-il. Et… qui glousse derrière toi ?


- …


- Ben… passe-leur mon bonsoir vu qu’elles me connaissent apparemment. Qu’est-ce que tu leur as raconté ?


- …


- Vel, ce genre de détails c’est personnel, et non je ne suis pas prude. C’est juste que…


- …


- Oui, moi aussi je raconte ce genre de choses à mes amis mais…


- …


- Non, pas encore. Parce que je tiens à toi et te respecte.


- …


- Merci encore d’avoir appelé. Tu es une fille adorable et… tu me manques.


- …


- Amusez-vous bien. Bonne nuit. »


Il soupira en raccrochant et fila à la cuisine chercher de quoi manger. Ne trouvant rien, il revint au salon et en allumant, il resta stupéfait.


« JOYEUX ANNIVERSAIRE !  bondit Shuichi. Hiro-chan ! Tu m’as manqué ! Joyeux anniversaire ! »


Un immense sourire éclaira le visage de l’interne. Il n’y avait pas que Shuichi. Sakura, Maiko, Yuji, Sobi, le meilleur ami de son frère, Kagami, quelques amis de Todai, ses deux colocataires et même Suguru et Narumi. Ils s’étaient tous cachés pour le surprendre. Ses soucis s’évaporèrent comme neige au soleil. C’était tellement inattendu et agréable.


« C’est comme ça que tu accueilles tes amis ? dit  Sakura en le serrant contre elle. Tu pensais vraiment qu’on t’oublierait ? »


Hiroshi salua chaleureusement chacun des invités et la soirée démarra dans la bonne humeur.


Un peu plus tard, et Sobi lui sortirent discuter sur la terrasse.


« Ça fait un bail, Nakano. Pourquoi tu ne donnais plus de nouvelles ?


- Ça n’allait pas fort.


- Et tu ne pouvais pas appeler ?


- J’en parle peu. De toutes façons je suis toujours un handicapé en amour. Ça n’a pas changé. Et toi ? Il parait que tu es casé.


- Ouais, depuis trois ans.


- Waou, félicitations. Alors qui est l’heureux élu ?


- Un prof d’histoire, répondit Sobi en tirant sur son joint.  Une soufflette, Nakano ?


- Juste une, je travaille demain matin. »


Sobi se pencha et expira la fumée du joint dans la bouche de l’interne. Suguru choisit ce moment pour aller sur la terrasse.


« Tu veux peut-être un baiser de réconfort ? ronronna Sobi, toujours contre Hiroshi.


- Ça ne serait pas raisonnable. Tu es un homme honnête maintenant, gloussa l’interne.


- Parce que je n’étais pas honnête avec toi ? »


C’est avec Sobi Mizutani qu’Hiroshi avait eu son premier rapport, avant même de connaître une fille. Les deux étaient lycéens. Sobi avait toujours flirté avec Hiro, qui lui croyait que c’était un jeu. Pourtant, même après avoir consommé, c’était toujours un jeu. Un jeu qui s’était vite terminé, Hiroshi étant tombé amoureux d’une fille, qui, ironie du sort, coucha une fois avec lui pour le larguer tout de suite après.


« C’est vrai, tu as toujours été correct avec moi. Mais arrête de me caresser, tu me chatouilles, rit-il.

- Tu ne veux même pas un baiser d’anniversaire ?


- Quand tu seras célibataire on en reparlera.


- Tes cheveux sont toujours aussi doux et parfumés… dit Sobi en déposant un baiser, puis deux, dans son cou.


- Tu me fais quoi, là ? Un plan nostalgie ?


- Non, je m’y prendrais autrement si je te voulais vraiment. Mais tu ne peux pas me mentir. À ton frère non plus. Hiro-chan, qu’est-ce qui te préoccupe ? Tu sembles… éteint. Tu étais si passionné avant.

- Ça ne se passe pas très bien ici. Le boulot, aucun problème, hormis un chef de service qui m’appelle « ko-gal » mais sinon ça va. Sentimentalement… Je n’arrive à rien. Que des plans foireux et douloureux. Et comme d’habitude, je me sens impuissant. »


Sobi soupira et tira sur le joint.


« Tu es mignon. Tu as toujours quinze ans dans ton cœur.


- Ne te moque pas.


- Je ne me moque pas. Je crois que maintenant il serait temps que prenne ta vie en main. Arrête de te laisser séduire. Tu es quelqu’un de bien ! Tu es plutôt mignon, intelligent, intéressant, gentil alors fonce ! Sinon je te traîne par les cheveux à Tokyo et on fait un truc à trois avec Junichi.


- Dans tes rêves, Mizutani », dit l’interne en repoussant gentiment l’autre garçon.


Sobi écrasa le joint consumé et retourna à l’intérieur.


« Vous aurez sûrement plus de chance que moi », plaisanta-t-il en croisant Suguru.


Hiroshi regarda dans leur direction.


« Oh, Fujisaki-san ! Merci d’être venu, dit-il en allumant une cigarette.


- Je ne sais pas. Je… j’ai hésité à venir. Je… je vous ai trouvé assez distant depuis mon retour. »


Pourquoi disait-il cela ? Peut-être était-ce à cause de la lettre. Il ne savait pas comment interpréter ces mots. Peut-être était-ce un simple encouragement. Alors pourquoi chaque lecture le bouleversait-il ? Et pourquoi la relisait-il autant ?


« J’ai beaucoup de travail en ce moment et… mon internat se termine dans quatre mois. Je ne sais pas trop quoi faire après. »


La discussion aurait pu s’arrêter là mais il frissonna.


« Vous devriez rentrer, dit gentiment Suguru. Il ne fait pas très chaud.


- J’aime bien rester ici le soir, dit Hiroshi en s’accoudant à la balustrade. Depuis que j’habite ici, j’adore fumer une dernière cigarette…


- … À regarder les étoiles ? compléta Suguru en rappelant à la lettre et en se demandant s’il avait vraiment pensé à lui ici, le soir.


- Oui, à regarder les étoiles. Vous savez, parmi les étoiles il y a les dieux, les morts mais il y a aussi l’espoir. »


Aucun des deux ne pouvait détourner le regard de l’autre. Ils restèrent longtemps figés sur place. S’ils avaient eu plus de courage et avaient été à l’écoute de leur cœur, leur destin aurait changé. Hiroshi écrasa sa cigarette et fit un pas vers le pianiste. Il allait lui dire quelque chose quand Shuichi fit irruption :


« Viens ouvrir tes cadeaux ! » s’exclama-t-il.


L’interne se détourna :


« Vous venez, Fujisaki-san ? » dit-il simplement en rentrant dans l’appartement.

 

Des exclamations saluèrent le retour d’Hiroshi dans le salon. Suguru, lui, s’attarda quelques instants encore sur le balcon, troublé. Il avait senti que quelque chose venait de se passer, ou plutôt, avait failli se produire. Pendant quelques secondes, il n’avait plus entendu la musique et le brouhaha des discussions provenant de l’appartement, il n’avait plus vu les lumières de la rue, tout s’était réduit à Nakano et lui, et un échange de regards qui l’avait remué jusqu’au fond de l’âme et laissé tremblant. Mais alors la magie avait été rompue et, après un dernier coup d’œil au ciel étoilé, le garçon rentra à son tour.

 

Tous les cadeaux avaient été posés sur la table et, sacrifiant de bonne grâce au rituel, Hiroshi avait commencé à les ouvrir lentement histoire de faire durer le plaisir. Du premier paquet, il tira un bel étui à cigarettes en argent.

 

« Ooh, voilà quelqu’un qui sait prendre soin de mes vices, déclara-t-il, provoquant l’hilarité de l’assemblée. Il est très beau ! Qui dois-je remercier ? »

 

Yasu, un ami étudiant de Todai, leva son verre avec un sourire.

 

« Merci beaucoup, vieux !! »

 

Il déballa ensuite une écharpe Burberry, un beau livre d’astronomie comportant une partie sur les légendes liées aux constellations et une autre sur l’astrophysique, un vinyle de la chanson Lullaby, des Cure, qu’il s’empressa de passer sur sa vieille platine.

 

« Merci ! » dit-il avec émotion en étreignant ses anciens confrères et consoeurs de Todai.

 

Le paquet suivant était beaucoup plus gros. Hiroshi en ôta l’emballage, dévoilant un volumineux carton rectangulaire duquel il tira tout d’abord… un paquet plus petit, contenant une édition du Kama Sutra, une boîte de préservatifs et une tube de lubrifiant parfumé à la fraise.

 

Kagami, Kyo et Itachi poussèrent des sifflements tout en applaudissant, tandis qu’Hiroshi se retournait vers Sobi, qui souriait de toutes ses dents.

 

« Merci, Mizutani. Tu connais vraiment mes goûts par cœur, dit-il, un peu ironique.

 

- Ça te servira pour quand tu auras rencontré l’âme sœur, répondit le jeune homme. J’ai toujours trouvé que tu manquais d’esprit d’initiative. »

 

- La suite ! réclama Shuichi. Qu’est-ce qu’il y a dans le carton ? »

 

La grande boîte contenait un yukata, qu’Hiroshi déplia avec lenteur. L’étoffe, de belle qualité, était beige, et ornementée de grues stylisées.

 

« Ouah ! La classe ! Tu vas être à tomber là-dedans ! s’exclama Sakura, admirative. Enfile-le, pour voir !

 

- Plus tard. Que se passerait-il si tu venais à succomber à mon charme ? »

 

Le jeune homme ouvrit ensuite le cadeau de Narumi, un tee-shirt Calvin Klein, reçut de Yuji un billet de loterie (la fortune est peut-être au bout, frangin !) puis défit un petit paquet plat, de dimensions modestes, et son cœur fit un grand bond dans sa poitrine à la vue du titre : La Sonate à Kreutzer, de Tolstoï. Le cadeau de Suguru, forcément.

 

La Sonate à Kreutzer était l’autre titre de la Sonate pour violon et piano n°9, de Beethoven, que le pianiste et lui avaient interprété quelques mois auparavant, et dont le souvenir était toujours vivace. Sérieux soudain, et d’une main qui tremblait imperceptiblement, il l’ouvrit et lut ces mots, écrits sur la page de garde :

 

Ce fut un réel plaisir de jouer avec vous cette sonate, et j’espère de tout cœur pouvoir un jour l’interpréter à nouveau avec vous.

 

Pourquoi ces mots ? Hiroshi leva les yeux et croisa brièvement ceux de Suguru, mais il lui fut impossible de déchiffrer l’expression qu’il y vit.

 

« Merci, Fujisaki-san », dit-il.

 

Mais Shuichi se pencha vers lui et lui prit le livre des mains.

 

« Qu’est-ce que c’est, Hiro ? La Sonate à Kreutzer ? Kreutzer… C’est pas la maladie de la vache folle ? Pourquoi tu lui as offert un livre sur les vaches ? » s’enquit-il avec étonnement en se tournant vers Suguru, tandis que les autres éclataient de rire, ce qui eut pour mérite de faire oublier le léger flottement provoqué par la lecture de la dédicace. Hiroshi s’empressa de récupérer son livre avant que son ami ait l’idée de pousser plus en avant ses investigations.

 

« Donne, Shu-chan, c’est trop compliqué pour toi », dit-il, l’air de rien, en ouvrant l’avant-dernier cadeau, un bon pour un massage dans un soap, offert conjointement par Kyo, Itachi et Kagami.

 

Suguru lança un coup d’œil à la dérobée à Shuichi, qui plaisantait avec Sakura. Ainsi, c’était lui qui avait capturé le cœur d’Eiri Yuki, le célèbre romancier, au grand dam de Tohma Seguchi ?

 

Les amours de Yuki et Shindo avaient un temps défrayé la chronique et fait les beaux jours de la presse people. Tohma Seguchi, beau-frère de l’écrivain et cousin de Suguru, avait tout fait pour les séparer, en pure perte. Le pianiste ne connaissait alors le chanteur qu’à travers les photos et les vidéos qu’il en avait vues, mais à présent qu’il avait fait sa connaissance, il commençait à comprendre les raisons du désarroi de son parent.

 

Passe encore les cheveux roses et l’exubérance effrénée, mais il semblait d’une inculture rare et moyennement favorisé sur le plan intellectuel. Mais peut-être était-ce cela qui plaisait à l’écrivain ? Pour sûr, Shindo ne devait pas être du même genre que tous ceux qui gravitaient dans l’entourage de Yuki, son cousin compris.

 

Mais moi, ce type me rendrait cinglé au but de cinq minutes… Comment se fait-il qu’il soit l’un des meilleurs amis de Nakano ? 

 

Hiroshi, justement, déballait le dernier de ses cadeaux, offert précisément par Sakura et Shuichi : une console Wii.

 

« Vu que ton célibat doit te peser, au moins tu auras de quoi te distraire », expliqua la jeune fille avec un clin d’œil. À Shuichi et elle seulement, l’interne avait parlé à mots couverts de l’existence de Velouria, sans vraiment entrer dans les détails et, officiellement, il était toujours célibataire.

 

« Et si on l’essayait ? proposa Kagami.

 

- Non, si tu nous jouais plutôt quelque chose ? réclama Shuichi. Hiro et moi, on a joué quelques années ensemble. On avait formé un groupe et on s’est plusieurs fois produits dans les fêtes de fin d’année du collège et du lycée. On faisait un sacré duo, et il assure vraiment à la guitare ! 

 

- Heu… Shuichi… protesta son ami, quelque peu pris de court.

 

- C’est vrai, intervint Narumi. D’ailleurs, il donne des cours de guitare. N’est-ce pas, monsieur Nakano ?

 

- Oui, joue-nous quelque chose, Hiro ! Et Shuichi chantera avec toi ! Comme avant », insista Sakura, sans se douter qu’en cet instant elle appuyait sur une ancienne plaie qui avait mis longtemps à cicatriser. Hiroshi n’avait certes pas abandonné la musique, mais son destin n’était désormais plus d’en vivre, comme l’avait fait remarquer si élégamment un certain Shinichi Garai.

 

Mais l’heure était à la fête et non aux pleurs, aussi alla-t-il chercher sa guitare sous les cris enthousiastes de ses amis.

 

OoOoOoOoOoO

 

La soirée se prolongea jusqu’à tard dans la nuit et s’acheva par une partie de bowling virtuel sur la console toute neuve d’Hiroshi. Le petit concert improvisé n’avait malheureusement duré que le temps de trois chansons, et à l’entame de la quatrième, le voisin du dessous était venu sonner à la porte, réclamant « du silence ou ce sera la police », mettant un terme à toute activité musicale. À présent, les fêtards rentraient chez eux les uns après les autres.

 

« Tu veux que je te raccompagne, Narumi ? » proposa Suguru à son ex-petite amie. Il ne savait pas avec qui la jeune fille était venue, mais à plus de 3 heures du matin, une rencontre malheureuse était toujours possible. Avant que l’étudiante ait le temps de répondre, Itachi demanda :

 

« Tu es prête, Okuda-chan ? Oh, Fujisaki-san, je ramène Okuda chez elle, je peux vous déposer aussi, si vous voulez. 

 

- Heu… Je veux bien, merci. J’arrive, le temps d’aller dire au revoir. »

 

Le pianiste salua rapidement l’assemblée et prit congé d’Hiroshi qui le remercia à nouveau pour son cadeau et ajouta, au moment où il se détournait :

 

« J’aimerais moi aussi que nous jouions à nouveau cette sonate, Fujisaki-san. »

 

Le trajet de retour fila sans que Suguru s’en rende compte, perdu dans ses pensées. Itachi et Narumi discutaient, mais il se contentait d’acquiescer de loin en loin, totalement absorbé par ses réflexions. Les quelques phrases échangées avec Hiroshi sur le balcon ne cessaient de repasser dans sa tête ; qu’avait été sur le point de dire l’interne, juste avant l’interruption de Shindo ? Avait-il ressenti à cet instant la même chose que lui – l’espoir insensé que quelque chose était possible entre eux ? Qu’avait été Mizutani pour l’interne ? Ses propos étaient tellement ambigus…

 

Et puis, il y avait eu les chansons.

 

Suguru avait à plusieurs reprises entendu Hiroshi jouer de la guitare à l’occasion des leçons dispensées à Ritsu. C’était un excellent technicien, et s’il n’avait pas réussi à faire carrière dans la musique, ce n’était pas à cause de son niveau. À l’occasion des quelques morceaux qu’il avait joué en compagnie de son ami Shuichi, il avait été transformé. Non que son jeu ait été plus brillant, mais le garçon avait bien vu qu’il jouait avec son cœur, qu’il y mettait ses tripes. Il était fait pour la musique, et c’était un véritable gâchis que, pour se plier aux exigences familiales, il ait choisi de se consacrer à la médecine.

 

Mais il a lui aussi envie de rejouer la sonate… Il était différent ce soir, moins froid. Quel dommage que nous partions lundi. Mais… je pourrai toujours lui proposer de jouer avec moie à la rentrée. Ce n’est que partie remise.

 

C’est avec cette idée en tête que le pianiste rentra chez lui, et avec laquelle il s’endormit.
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Deux perdus font-ils un trouvé ?  Citation d’Arizona Dream

 

La Sonate à Kreutzer, court roman de Léon Tolstoï publiée en 1891, est à juste titre considérée comme l'une de ses brillantes réussites, en raison de l'acuité avec laquelle l'auteur russe décrit la progression du sentiment de la jalousie chez un bourgeois dont la misogynie, l'égoïsme et l'orgueil sont les premières causes d'un drame conjugal aux accents tragiques.

Convenance, amour, plaisirs se transforment irrémédiablement en aliénation, haine et vices dans la vie humaine. Un seul salut possible : l’abandon à l’amour divin et à l’idéal qu’il représente. Tout le reste est vain.

Tel peut être le résumé de ce livre, petit par la taille, et grand par sa justesse descriptive de la vérité sur l’aigreur des sentiments humains.

Le roman fait référence à la Sonate pour violon et piano n° 9 en la majeur de Ludwig van Beethoven que joue l’un des protagonistes de l’ouvrage. (source : Wikipedia)

 

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