AMIS, AMANTS, SONATE

 

CHAPITRE I

 

Assis côté fenêtre dans l’Hikari qui assurait la liaison entre l’Aéroport International du Kansai et Kyoto, et totalement imperméable aux péroraisons de Fumiki Oda, son agent, qui monologuait sans paraître attendre de réponse depuis leur retour au Japon, Suguru repassait dans sa tête les moments les plus marquants de son séjour en Europe.

 

Et il s’était passé beaucoup de choses au cours de ces trois mois ; tout était si différent de ce qu’il avait connu jusque là – si sa réputation n’était plus à faire au Japon, il n’en était pas de même sur le Vieux Continent. À chaque nouvelle représentation il lui avait fallu faire ses preuves, et si au final il était parvenu à emporter l’adhésion du public et des critiques, cela n’avait été en rien une gageure, et même s’il avait adoré l’expérience, il était content de revenir.

 

« … mais tout s’est passé le mieux du monde ! J’ai d’ailleurs fait une revue de presse grossière, je l’arrangerai une fois arrivé et… »

 

Était-il possible de pouvoir parler sans discontinuer pendant des heures ? Suguru réprima un soupir et se replongea dans la contemplation du paysage qui défilait au loin. Fumiki Oda était souvent pénible, mais on ne pouvait lui reprocher un manque de travail ou d’efficacité. Par chance, les agents de chacun des musiciens participant à la tournée avaient jugé bon de laisser une grande latitude de mouvement à leurs poulains, qui s’étaient rapprochés d’eux-mêmes, solidaires entre compatriotes dans un environnement inconnu.

 

Ils étaient cinq jeunes musiciens à avoir été choisis pour représenter le Japon au cours de ces trois mois de tournée à travers l’Angleterre, la France, l’Allemagne et l’Italie. Trois pianistes, un violoniste et une violoncelliste, de dix-huit à vingt-deux ans. La benjamine du groupe et unique violoncelliste, Sachiko Harada, était une jeune fille discrète et renfermée. Dynamique et extravertie, Sonoko Nishio, pianiste de vingt-et-un ans, s’était immédiatement prise d’amitié pour sa timide camarade. Toya Kato, le troisième pianiste, avait lui dix-neuf ans ; passionné de jeux vidéo en dehors de la musique, il s’était aussi très vite révélé intéressé par la jolie Sonoko. Un jeune homme de vingt-deux ans, Shinichi Garai, violoniste, complétait le groupe avec Suguru.

 

Compte tenu des affinités de chacun, ce dernier n’avait pas tardé à sympathiser avec Shinichi qui, en raison de son âge, était sensiblement plus mûr que les autres, et ils s’étaient découverts un bon nombre de points communs. Cependant, Suguru n’avait pas réalisé tout de suite que l’intérêt que lui portait le violoniste allait au-delà de la simple amitié. Surpris au début, puis intimidé, il avait fini par céder aux avances de son camarade, séduit par sa gentillesse et désireux aussi de savoir s’il préférait réellement les garçons aux filles.

 

OoOoOoOoOoO

 

Milan était la dernière étape de la tournée avant le retour au Japon. En cette fin du mois de juin, il faisait déjà très chaud et Shinichi avait invité Suguru à prendre une glace pour se rafraîchir.

 

« Ces glaces sont vraiment délicieuses, déclara le pianiste d’un air béat après avoir entamé son cornet d’un coup de langue gourmand. Je crois bien que c’est ce qui me manquera le plus de retour à la maison. Merci, Shinichi.

 

- De rien. Les glaces italiennes sont très réputées, et comme j’avais remarqué que tu aimais beaucoup les sucreries… »

 

Suguru lui adressa un sourire radieux et se remit à sa dégustation. Habituellement, il ne faisait déjà pas son âge mais là, il avait vraiment l’air d’un petit garçon. Étrange comme il pouvait, la plupart du temps, se montrer si mature, et parfois si gamin. Mais c’était une chose qui plaisait à Shinichi.

 

« Tu sais, j’étais fou de joie quand on m’a contacté pour participer à cette tournée, expliqua le jeune homme. Mais maintenant je suis encore plus heureux, car j’ai fait ta connaissance, et si je ne t’avais jamais rencontré j’aurais perdu beaucoup. »

 

Et sur ces mots, il s’inclina vers son camarade et l’embrassa doucement sur les lèvres.

 

Surpris, Suguru recula vivement la tête d’un geste instinctif. Il avait confusément senti que le violoniste flirtait avec lui depuis quelques temps, sans être complètement certain de ses intentions… et s’il n’avait à aucun moment découragé son ami, il ne l’avait pas particulièrement encouragé non plus. Shinichi s’écarta aussitôt.

 

« Oh, excuse-moi. Je… je suis vraiment désolé, je croyais que… Je te demande pardon, dit-il précipitamment, confus.

 

- Non… C’est moi qui devrais m’excuser. J’ai été surpris, c’est tout. Je ne m’y attendais pas, et… » Suguru s’interrompit, écarlate, à bout de souffle ; son cœur battait si fort qu’il ne parvenait plus à respirer. Il n’avait jusque là éprouvé aucune attirance particulière pour Shinichi, alors pourquoi un tel trouble ?

 

« Mais… mais tu ne t’étais pas trompé », acheva-t-il. Shinichi lui renvoya un coup d’œil quelque peu dubitatif.

 

« Non ? dit-il enfin.

 

- Non », répondit Suguru, résigné à assumer sa préférence. Et quand Shinichi l’embrassa à nouveau, il ne se déroba pas.

 

OoOoOoOoOoO

 

« …alors j’imagine que vous allez prendre quelques jours de congés? Monsieur Fujisaki ? »

 

Plongé dans ses pensées, Suguru avait complètement perdu le fil du soliloque de Oda, et si l’agent se contentait ordinairement d’un hochement de tête de temps à autre, là il venait de poser une question.

 

« Hein ? Heu, je vous demande pardon, je réfléchissais… Vous disiez ? 

 

- Quel est votre programme pour la suite ? Les vacances scolaires ne débutent que dans un mois.

 

- Hé bien… Je vais sans doute mettre à profit ces quatre semaines pour travailler mes examens universitaires. J’ai pris beaucoup de retard avec cette tournée, donc c’est par là que je vais commencer. Mais avant… je vais tout de même couper quelques jours. »

 

D’autant qu’il avait beaucoup de choses à raconter sur son voyage, et qu’il revenait les valises chargées de cadeaux et l’ordinateur portable bourré de photos. Il avait tenu à rapporter un petit quelque chose à chacune de ses connaissances – même Narumi. Et même Hiroshi.

 

La perspective de revoir bientôt l’interne, après ces trois mois d’éloignement, l’emplissait à chaque fois d’une curieuse allégresse. Il allait avoir tant de choses à lui dire de ses concerts, des villes qu’il avait visitées, et aussi… de ses sentiments, qu’il avait enfin remis en ordre.

 

À dire vrai, les quelques baisers échangés avec Shinichi, à Milan, n’avaient pas eu de suite véritable. Un petit flirt, rien de plus, mais qui avait eu le mérite de lui éclaircir définitivement les idées et de lui faire admettre qu’il pouvait aussi être attiré par les garçons. La séparation n’avait pas été triste, Shinichi vivait à Osaka et ils avaient échangé leurs coordonnées, promettant de rester en contact. Le violoniste était gentil et attentionné, et c’était de plus un musicien de grand talent avec qui il avait beaucoup de plaisir à discuter.

 

À ce qu’il en savait par son frère, Nakano avait choisi de poursuivre son internat à Kyoto et dispensait toujours des cours de guitare à son cadet. Le garçon éprouva un léger pincement au cœur. Il savait à présent que le charme de l’étudiant avait agi sur lui aussi – mais Hiroshi ne semblait pas, lui, attiré par les garçons. Et en dépit de cette caresse involontaire, dont le souvenir troublant était demeuré tapi au fond de sa mémoire, il ne s’était rien passé entre eux… sauf cette sonate si particulière, qu’il avait encore du mal à interpréter.

 

Gare de Kyoto. Il faisait chaud en cette fin d’après-midi, et Suguru eut l’impression, au sortir du train, de se retrouver dans une gigantesque fourmilière grouillante d’activité – l’Europe lui avait paru tellement moins peuplée !

 

Fumiki Oda le quitta sur d’ultimes recommandations et la promesse de lui préparer un magnifique dossier de presse. Le garçon le remercia puis partit à la recherche de son père qui était venu le chercher en voiture pour le ramener au bercail.

 

Tout au long du trajet, la conversation roula bien évidemment sur la tournée et les impressions de voyage de Suguru. Il n’avait fait qu’effleurer le sujet que la voiture se rangeait déjà le long du trottoir, devant la demeure familiale.

 

« Enfin à la maison, commenta son père. Tu vas pouvoir te reposer, le voyage ne t’a pas trop fatigué ?

 

- J’avoue que quelques jours de repos ne pourront pas me faire de mal », répondit Suguru, dont le cœur se mit soudain à battre la chamade à la vue de la Kawasaki Zephyr garée devant le portail.

 

OoOoOoOoOoO

 

Hiroshi remit sa guitare dans l’étui.


« Merci ! glapit Ritsu en posant son instrument.


- Excusez-nous de vous avoir fait venir pour rien.


- Je vous en prie, Madame Fujisaki. Moi aussi j’étais fébrile lorsque mon frère revenait à la maison.


En même temps, c’était tellement rare, se dit Hiroshi en ébouriffant la chevelure de son jeune élève.

« N’oublie pas de saluer ton frère de ma part, Ritsu-kun.


- Bien sûr que non, sensei. »


La maîtresse de maison ramena Hiroshi à la porte en même temps que celle-ci s’ouvrait. Le temps s’arrêta et un battement de coeur plus tard, Hiroshi s’inclina et salua Suguru de la manière la plus neutre possible, mais un mince sourire ourlait ses lèvres.


« Bonjour, Fujisaki-san.


- Bonjour, monsieur Nakano. »


Chacun avait éclipsé la présence des autres mais les piaillements non retenus de Ritsu les ramenèrent à la réalité.


« Suguru ! cria le garçon avant de se jeter dans les bras de son frère.


- J’espère vous revoir plus tard, Fujisaki-san. »


Hiroshi s’inclina puis salua le père des deux garçons et laissa les Fujisaki à leurs retrouvailles.


Lui aussi avait attendu le retour du pianiste avec fébrilité. Il en avait autant peur qu’envie et quelque part, ne pas voir Suguru le jour de son arrivée l’aurait arrangé, il aurait eu le temps de s’y préparer mais le revoir… Son cœur s’était emballé à la vue du garçon mince et discret. Son voyage en Europe l’enveloppait d’une aura romantique qu’il n’avait pas avant de partir. L’interne sourit à ces pensées. Une adolescente n’aurait pas fait mieux ! Parfois, il se disait qu’il était comme Narumi. Il s’était précipité sur Suguru et peut-être n’était-ce qu’un contrecoup de sa séparation avec Issei. Après tout, le jeune musicien avait été le seul garçon qu’il avait fréquenté depuis ; car même s’il avait rencontré quelques filles, il se sentait incapable d’avoir une relation - fut-elle physique ou sentimentale - avec un autre garçon… hormis Fujisaki.


De toutes façons, il n’a pas répondu à ma lettre et en trois mois, il a certainement pensé à autre chose qu’à moi.


OoOoOoOoOoO


La semaine s’écoula lentement.


« Encore en train de rêvasser ? »


Kyo, un autre interne de sa promotion et un de ses deux colocataires, le tira de son sommeil.


« Non, grogna Hiroshi en se frottant les yeux.


- Ton téléphone n’arrête pas de sonner. Tiens », dit le garçon en lui tendant l’appareil.


En effet, il avait trois appels en absence mais il ne reconnaissait pas le numéro. L’appareil vibra. C’était le fameux numéro.


« Moshi moshi.


- Bonjour, monsieur Nakano, c’est… Fujisaki.


- Oh ! Bonjour ! Comment allez-vous ? s’exclama Hiroshi, bien réveillé.


- Bien, bien. Merci. Euh… Nous n’avons pas eu le temps de… de discuter l’autre fois alors… peut-être pourrions-nous… pourrions-nous prendre un café ensemble. Si… si vous avez le temps, bien sûr.


- Avec plaisir ! Quand est-ce que ça vous arrange ?


- Choisissez vous, plutôt, moi… J’ai quelques jours de congés. »


Hiroshi bondit de son lit et courut voir le planning affiché dans la cuisine.


« Je peux… Aujourd’hui, j’ai fini mon service, ou demain à la même heure.


- Demain me semble bien. Retrouvons-nous au café où nous avions pris un chocolat.


- D’accord ! À demain !


- À demain. »


L’interne referma son téléphone, plutôt content. Peut-être Suguru ne voulait pas sa famille autour pour parler de la lettre car peut-être qu’il ne l’avait pas eue à temps et ne l’avait lue qu’à son retour.

« Avec des « peut-être » on refait le monde », murmura-t-il pour lui-même.


OoOoOoOoOoO

 

Pour une fois, il termina son service à l’heure et en remercia les Kamis. Hiroshi fila à son appartement, régla le réveil et se reposa une heure trente. Il se prépara à la hâte et rejoignit Suguru dans le café où ils avaient discuté après le fiasco de la Saint Valentin.


Le garçon était déjà là, installé à la même table que la première fois où ils étaient venus. Hiroshi s’assit en face de lui et salua son ami :


« Bonjour ! J’espère que vous n’attendez pas depuis longtemps ?


- Non, je viens d’arriver. Bonjour, monsieur Nakano. Comment allez-vous ?


- Bien, bien et vous ? Votre séjour ! Racontez-moi tout ! »


Et alors, autour de chocolats chauds et de pâtisseries, Suguru raconta ses concerts, les villes qu’il avait visitées, les autres musiciens qui l’avaient accompagné et ses promenades dans les différentes villes européennes sous le regard brillant de l’interne.


« Je… je vous ai ramené… C’est pour vous. »

 

Fujisaki tira un sac en papier de sous la table et le tendit à l’autre garçon qui prit le paquet, souriant.

« Ça n’est pas grand-chose.


- C’est très gentil à vous, il ne fallait pas. »


Il ouvrit le volumineux paquet et vit une brioche.


« C’est un panettone, une spécialité de Milan. Il est au chocolat, et là ce sont des gianduia, des chocolats italiens.


- Merci beaucoup ! dit Hiroshi en ouvrant le paquet de chocolats et en en proposant un à Suguru qui refusa poliment. Pour me faire plaisir », insista-t-il en souriant.


Cette fois, il accepta.


« Je vous trouve différent, finit par dire Hiroshi. Vous êtes… plus épanoui. Je ne sais pas comment l’expliquer. Quelque chose dans votre regard peut-être. »


Fujisaki rosit et baissa les yeux.


« À vrai dire… je… je crois que je n’ai plus de doute pour… pour mes préférences.


- Oh ? Tant mieux alors ! Ça doit être ça qui a changé en vous.


- Je… J’ai vu Narumi. Elle va bien et aime beaucoup l’université. Elle m’a dit que vous aviez déménagé après mon départ.


- Oui, j’ai pris une colocation avec deux autres collègues. Comme j’ai des horaires assez particuliers, c’était mieux. Vous vous êtes remis ensemble, alors ?


- Non. Et vous que s’est il passé en trois mois ?


- Pas grand-chose de bien excitant malheureusement. La routine.


- Je suis content que vous soyez encore à Kyoto.


- Ah oui ?


- Oui, enfin… Ritsu vous aime beaucoup et avant-hier il m’a joué un morceau que vous lui avez appris, sa progression est étonnante.


- Il est très doué, bientôt il me surpassera. »


Suguru laissa échapper un gloussement mais une sonnerie de téléphone l’interrompit. Il tira l’appareil de sa poche et regarda qui l’appelait. Il hésita à répondre mais décrocha en s’excusant.


La discussion fut brève se concluant par un « je te rappelle un peu plus tard » et un « moi aussi » un peu rougissant, puis le biper d’Hiroshi se manifesta. Combien de fois avait-il dit à ses colocataires de ne pas utiliser le biper pour les messages personnels ?


« Une urgence ? interrogea Suguru.


- Non… Enfin peut-être. Mon colocataire est en manque de pâte de haricots rouges et comme cette semaine je suis le préposé aux courses, il me bipe toutes les heures pour que je n’oublie pas, pire qu’une mère. Je vais devoir cacher tout ça sinon il va la dévorer en moins de deux. Peut-être… peut-être pourriez-vous venir un jour chez moi prendre le thé. Si… si vous avez le temps, évidemment.

- Oui, avec plaisir. Quand est-ce que ça vous arrange ? Je suis disponible en ce moment.


- Que dites-vous de… Je crois que mon planning change demain, je peux vous rappeler pour confirmer ?


- Avez-vous mon numéro ?


- Non. »


Hiroshi sortit son téléphone et enregistra le numéro, satisfait de la tournure du rendez-vous.


« En parlant d’invitation, je fais mon anniversaire la semaine prochaine et j’aimerais bien que vous veniez, enfin si vous le pouvez.


- Oui, oui, ça me ferait plaisir également. Quand est-ce ?


- Vendredi prochain.


- Je le note, je vous dirai tout ça demain mais pour votre anniversaire, je pourrai toujours m’arranger avec un collègue et… »


Quelqu’un tapota sur son épaule et quand il se retourna, une fille lui envoya son verre – de jus d’orange – au visage.


« Tu n’es qu’un salaud ! s’exclama-t-elle.


- On se connaît ? »


La jeune fille parut scandalisée, et comme si lui jeter le contenu du verre n’avait pas suffi, elle le gifla :


« Tu n’es qu’un goujat ! Tu aurais pu au moins attendre que je me réveille !


- Je… »


Hiroshi regarda Suguru. Ce dernier s’était calé au fond de son siège et observait la scène, impassible.

« Je me lève tôt ! J’ai n’importe quels horaires et… tu dormais si bien… » rebondit-il, bien qu’il ne sache toujours pas qui était cette fille.


Un instant la jeune fille se radoucit et Suguru profita de l’accalmie pour se lever :


« Je vais vous laisser. N’hésitez pas à me rappeler. Bonne soirée, monsieur Nakano. »


L’interne le regarda partir, impuissant et déçu. Cette fille venait de tout gâcher !
 

 

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