CHAPITRE VII

 

3-2.

 

La malédiction est de retour.

 

Nous avons perdu 3 à 2 contre les Urawa Reds mais en plus je n’ai pas vu le but – LE BUT !!! – de Kajiyama. Quelle poisse !

 

« Bonjour monsieur Nakano !

 

- Ah ! Bonjour Fujisaki. Comment vas-tu ?

 

- Bien. Et vous, ce match ?

 

- Ne m’en parle pas, la malédiction est revenue, nous avons perdu 3 à 2 tout ça à cause d’un arbitre contre Tokyo. Il n’aurait jamais dû exclure Daishi Hiramatsu ! Mais au fait, de quoi voulais-tu me parler hier soir ? »

 

C’est vrai que je ne l’avais pas imaginé m’appeler et encore moins m’appeler après 20 heures !

 

« Et bien… J’ai pensé à un nouvel arrangement pour Laws of Attraction. »

 

S’ensuivent de longs détails techniques qui, ma foi, me paraissent pertinents.

 

« Et ce soir, tu es libre ou pas ? l’interromps-je.

 

- Il y a un ami de Kyoto qui passe quelques jours chez moi. Alors plutôt demain soir si ça ne vous dérange pas ? »

 

Et voilà, un second râteau en deux jours. La malédiction se poursuit.

 

« Et bien pourquoi pas demain soir effectivement. Ton ami sera là aussi ?

 

- Oui. Je vous le présenterai à cette occasion. »

 

Quoi ? Je ne vais pas être jaloux. Pas moi ? Non, je suis juste contrarié par la défaite de Tokyo, c’est tout.

 

« Demain soir c’est entraînement ! Tu ne viendras pas du coup ?

 

- Non, nous nous retrouverons quelque part. »

 

Dans l’histoire, Sanae a toujours été aux entraînements de Tsubasa ! Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente ! Que se passe-t-il donc ?

 

Ma mauvaise étoile doit y être pour quelque chose…

 

Je ne laisse rien paraître durant la journée mais je suis déçu de me faire éconduire de cette façon. Je pensais… Je pensais quoi d’ailleurs ? Je me sens minable d’un coup. C’est sûrement d’avoir traité Mona de cette façon qui me revient à la face. Il fallait s’y attendre de toute façon. Et c’est qui cet ami de Kyoto ? Il n’en a jamais parlé. En même temps, nous n’avons jamais abordé les sujets trop personnels. Et où va-t-il dormir ? Même si je ne l’ai pas visité, l’appartement de Fujisaki n’est pas si grand que ça. Et puis merde, ça ne me regarde pas après tout !

 

- - -

 

Le lendemain, je suis tout de même un peu distant et hésite même à décommander mais agir ainsi ferait gamin capricieux. Et puis… je ne sais plus trop où j’en suis. Si je ne l’avais pas vu à poil, je me serais rappelé  de Mona et ne serais pas parti en délire sur Fujisaki. Alors est-ce seulement du désir ?

 

Visiblement, mon bento ne m’intéresse pas aujourd’hui. Je retourne donc poursuivre mes méditations en salle de répétitions.

 

Et puis ce type n’est qu’un ami, non ? Moi aussi j’ai des amis et je ne leur saute pas dessus pour autant.

 

Sans que je m’en rende compte, mes doigts glissent tous seuls. C’est marrant que je pense à ce morceau. Peut-être parce que j’en ai rêvé cette nuit. Enfin, jouer ça seul c’est un peu ridicule mais je ne pense plus à rien.

 

Je m’apprête à chanter un puissant « Shiiiine on you craaaazy diamooond » mais quand je lève les yeux, je remarque Fujisaki qui me fixe.

 

« Une nouvelle composition, monsieur Nakano ? » me demande-t-il.

 

Je souris.

 

« Si nous sommes en 1974 et que je fais partie de Pink Floyd, oui. »

 

Là, je le sens un peu gêné.

 

« On ne peut pas tout connaître », dis-je en haussant les épaules.

 

Ça n’était pas la meilleur des choses à dire mais il passe outre cette réflexion en changeant de sujet :

 

« Pour ce soir, vers quelle heure vous retrouve-t-on ? demande-t-il.

 

- Disons… 19 heures. »

 

Plus question d’annuler à présent puisque nous convenons de l’heure et du lieu du rendez-vous.

 

L’entraînement a au moins pour effet de me défouler et j’arrive fatigué au café où ils doivent déjà être, ça me fera une bonne excuse pour partir tôt si je m’ennuie.

 

« … Même si Brahms ou Liszt ont exploité Caprice pour violon seul opus 24, les vingt-quatre variations de Rachmaninov demeurent les plus puissantes.

 

- Sans oublier que, contrairement aux conventions, Rachmaninov a eu l’idée de faire entrer la première variation avant le thème. Ah, monsieur Nakano. »

 

Super, je sens que je vais m’éclater si on parle de ça toute la soirée.

 

Heureusement la discussion s’oriente vers d’autres sujets et je ne peux pas m’empêcher de trouver ce type, Shinichi Garai, sympathique. Il ne ressemble pas du tout à l’amie de Kyoto de Fujisaki. Il est un peu réservé, voire timide, et très bien sur lui – pas de jeans déchirés contrairement à moi. Il est aussi musicien – violoniste – et était le voisin de Fujisaki à Kyoto.

 

C’est amusant, parfois leur langue dérape et ils emploient le dialecte du Kansai. Outre les mots vernaculaires, l’accent de Fujisaki, que je croyais inexistant, ressort et donne encore plus de couleurs à son caractère et j’avoue ne pas tout suivre. Ainsi quand ils parlent de leur rencontre, il y a une sombre histoire de rat mais je n’ai pas tout compris ; ils se sont rencontrés dans des égouts ? Peut-être devraient-ils parler encore plus vite…

 

C’est le moment que je choisis pour partir : il n’est pas si tard mais…

 

« Le match d’aujourd’hui a été fatiguant. Je vais rentrer. Ravi de vous avoir rencontré monsieur Garai. À demain, Fujisaki. »

 

Je pars étrangement en vaincu. Il y a entre ces deux-là une complicité qu’il n’y aura jamais entre nous. Peut-être que je devrais arrêter de faire une fixation sur lui et passer à autre chose. Peut-être…

 

OoOoOoOoOoO

 

Cela fait près d’une semaine que Shinichi est reparti pour Osaka et je ressens… comme un vide. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, c’est comme si, subitement, j’avais besoin d’une compagnie. Après son départ, je me suis retrouvé seul dans mon petit appartement et… je ne sais pas pourquoi mais il m’est impossible de retomber dans la routine bien rôdée qui a toujours été la mienne depuis que je suis venu vivre à Tokyo. Je me suis même surpris à rêvasser devant mon ordinateur alors que j’aurais dû être au travail sur les arrangements de Laws of attraction !

 

Ce n’est pas Shinichi qui me manque ; c’est un excellent ami, bien sûr, et il est vrai qu’à une époque nous étions plus proches que ce que requérait une simple amitié mais je n’ai jamais répondu à ses avances et il n’a pas insisté. La musique seule avait une importance à mes yeux, tout le reste ne paraissait être qu’un frein à l’accomplissement de ma carrière. Et c’était vrai jusqu’à il y a peu. Ça l’est toujours mais il me semble à présent que je peux prendre un peu de latitude avec cette ligne directrice.

 

Cependant, je ne sais pas s’il ne s’agit que d’une impression mais j’ai le sentiment que monsieur Nakano m’évite. Enfin, éviter est un mot un peu fort mais, de toute la semaine, il ne m’a pas proposé une seule fois de passer du temps en sa compagnie en dehors du travail. Pas d’entraînement de football, pas de soirée à « l’American dock », pas même un café au bar d’à-côté. Nos rapports sont quasiment redevenus ce qu’ils étaient il y a quelques semaines de cela – professionnels – et je ne parviens pas à déterminer pourquoi. Me suis-je fait des idées, ces derniers jours ? Je n’ai pas d’amis à Tokyo ; ce temps passé en sa compagnie a-t-il fini par m’amener à voir des choses là où il n’y en avait pas ?

 

J’ai la nette sensation de ne plus avoir les idées claires et ceci est loin de me plaire. Depuis quand ce genre de chose est-il susceptible de me perturber ? Bien évidemment, je ne suis pas monsieur Shindo et je ne laisse rien paraître au travail mais… force est de constater qu’une fois en privé je me relâche singulièrement. Est-ce de moi, de regarder voler les mouches en bayant aux corneilles ? Il faut que je me reprenne, et la meilleure façon de le faire est de prendre les choses en main. Je donne un coup d’œil à ma montre : notre pause de dix minutes est presque terminée mais cela suffira. Nakano est sans doute allé prendre un café au distributeur, tout au bout de l’étage, et à cette heure-ci il n’y a pas grand monde dans les couloirs. En effet, j’ai tôt fait d’apercevoir sa haute silhouette devant les machines automatiques. En me rapprochant je vois qu’il parait absorbé par ses pensées, les yeux rivés au contenu de son gobelet. Peut-être quelque chose le tracasse-t-il, en fin de compte.

 

« Monsieur Nakano ? »

 

Il tourne la tête vers moi avec un léger sursaut, comme s’il ne m’avait pas entendu approcher, et s’écarte du mur auquel il était adossé.

 

« La pause est terminée ?

 

- Non, pas encore. Je… Je voudrais savoir si je peux vous accompagner à votre entraînement de football, demain soir. »

 

Ma demande semble le prendre au dépourvu mais seulement un infime instant et il secoue la tête.

 

« Je regrette mais il n’y a pas d’entraînement demain soir.

 

- Oh. Pourquoi ?

 

- Le terrain est occupé par une rencontre de juniors. Ça arrive de temps en temps. »

 

Serait-ce là un retour de la malédiction ? Quelque chose me dit pourtant qu’il ne s’agit pas de cela. Trop… inoffensif pour un coup du sort tel que j’en ai subi récemment. J’attaque aussitôt sous un autre angle.

 

« Dans ce cas, que diriez-vous d’aller prendre un verre avec moi à la place ? Nous pourrions discuter comme nous l’avons fait ces derniers temps, qu’en dites-vous ? »

 

Là, il a l’air d’hésiter – ou bien est-ce moi qui imagine encore des choses ? – mais il répond platement :

 

« Désolé, du coup j’ai été réquisitionné par mon frère pour l’aider à changer son chauffe-eau qui fuit. Une… une autre fois ?

 

- Oui… Une autre fois », dis-je, dissimulant soigneusement ma déception derrière un sourire faux comme les affectionne tant mon cousin. Y aura-t-il seulement une prochaine fois ? Voilà peu, je redoutais cette éventualité et j’en viens maintenant à la souhaiter de toutes mes forces. Sa compagnie me manque, mais je ne peux pas le lui annoncer de but en blanc, n’est-ce pas ?

 

« Nous devrions y retourner », conclut-il en jetant son gobelet vide et, dans un silence presque gêné, nous regagnons la salle de répétitions.

 

Notre journée de travail achevée, je rentre directement chez moi ; je n’ai pas très envie d’aller flâner en centre ville et une petite virée à « Hit Import » ne me tente même pas. Mon métro n’étant victime d’aucune avarie technique, je suis à Shinagawa en un temps record et, alors que je coupe par le parc, les garçons à l’air louche assis sur le muret jouxtant la grille d’entrée ne m’accordent pas la moindre attention. Passant devant le convini qui fait l’angle de ma rue, j’hésite puis me décide à entrer m’acheter des sucreries ; j’ai besoin d’un peu de réconfort mais, une fois devant le rayon, la vue de paquets de caramels Chelsea parfum mélasse provoque en moi un élan de dépit si violent que je tourne les talons et ressors illico de la supérette.

 

J’adore les caramels Chelsea mais, pendant des semaines, il m’a été impossible d’en trouver ; rupture de stock, m’a-t-on dit. Et voilà que ce soir j’en trouve un plein linéaire, goût mélasse mais aussi haricot adzuki et même thé vert !! Non seulement la malédiction est levée mais les choses s’arrangent tandis que monsieur Nakano est moi nous éloignons à nouveau ! C’est intolérable. Les jours n’ont pas le droit d’être beaux alors que j’ai l’impression que tout est en train de me glisser entre les doigts !

 

Sitôt claquemuré chez moi, je décide d’élaborer un plan d’action. Un fossé culturel me sépare de monsieur Nakano mais je peux toujours essayer de le combler. Par chance, nous vivons à une époque où Internet facilite bien des choses… Il ne me faut pas très longtemps pour trouver ce que je cherche et, à partir de là, in ne me reste plus qu’à travailler. Et ça, ça me connaît.

 

- - -

 

Le lendemain matin,  j’arrive à nouveau le premier et, pour tout dire, je suis un peu fébrile car je ne sais pas trop de quelle manière aborder le sujet dont je souhaite m’entretenir avec mon collègue. Je décide en fin de compte d’attendre la pause de midi et, jusqu’à cette heure, le temps paraît se traîner misérablement. Enfin, monsieur Shindo repose son micro et annonce d’une voix vibrante qu’il s’en va rejoindre monsieur Eiri, qui enregistre pour une émission littéraire dans un café non loin d’ici. Excellent ! Notre chanteur a à peine disparu dans le couloir que je propose à monsieur Nakano de déjeuner en ma compagnie, à la cafétéria. Il paraît… contrarié ? mais accepte. Après tout, nous ne déjeunons pas souvent ensemble aussi je tente de détendre l’atmosphère en faisant remarquer qu’il n’est pas arrivé de catastrophe ni à l’un ni à l’autre depuis quelques temps. Il m’adresse un pâle sourire en retour et nous nous installons à une table près d’une fenêtre. Je tire mon bentô de mon sac et, après avoir commenté un peu de la répétition du matin, je me lance.

 

« La chanson de Pink Floyd que vous jouiez la dernière fois, c’était bien Shine on you crazy diamond ? »

 

Il me regarde, un peu étonné.

 

« Oui, c’est bien ça. Mais je croyais que tu ne la connaissais pas ?

 

- Je ne la connaissais pas mais… j’ai cherché. Elle est officiellement sortie en 1975 et peut être interprétée comme un hommage à Syd Barrett, qui avait quitté le groupe en 1968 à cause de problèmes de drogue », déclaré-je tout d’un bloc, espérant que je n’aie pas trop l’air de réciter. La surprise de mon camarade se change en amusement.

 

« Oh, tu connais ça ? 

 

- Oui. Si l’on prend les initiales des mots Shine, You et Diamond. Mais ce n’est pas tout, le mot diamond, justement, fait référence à la chanson des Beatles Lucy in the sky with diamonds, dont l’acronyme est LSD, que Barrett consommait. »

 

Cette fois, monsieur Nakano ne peut retenir son rire.

 

« J’avoue que je suis bluffé, Fujisaki, me dit-il en inclinant la tête.

 

- Ça vaut pour les révélations sur Érik Satie, réponds-je en souriant. Monsieur Nakano… Je voudrais en savoir plus sur ces artistes que vous affectionnez. Notre univers musical n’est pas le même mais si quelqu’un peut m’aider à mieux le connaître, c’est bien vous. »

 

Il redevient sérieux et j’ai l’impression qu’il hésite. Ou alors c’est moi qui me fais encore des idées mais je suis déterminé à aller jusqu’au bout.

 

« D’ailleurs… j’aimerais vous faire écouter quelque chose, une fois que nous aurons déjeuné. Enfin, si cela ne vous ennuie pas. »

 

Et c’est ainsi que, notre repas achevé, nous retournons au studio. Nakano prend place sur une chaise et je m’installe derrière mon synthétiseur. Le rendu serait bien meilleur sur un piano mais pour cette fois je dois faire avec les moyens du bord. Et d’ailleurs, hier soir, c’était plutôt réussi.

 

Je change les réglages en conséquence et entame les premières mesures de Shine on you crazy diamond. Pas la version d’origine, longue de vingt-six minutes, mais celle de 1981, remaniée à l’occasion de la sortie de l’album A collection of great dance songs et réduite à dix. Je ne regarde pas mon collègue, non par excès de concentration car le morceau n’est pas si difficile mais parce que j’ai le sentiment de me conduire de manière un peu puérile – comme un petit garçon qui cherche à impressionner son entourage. Je ne veux pas l’impressionner, je veux me rapprocher de lui à nouveau, et pour cela je suis prêt à entrer dans son univers.

 

Vers le milieu du morceau, cependant, des accords de guitare se mêlent à mes notes, d’abord timidement, et je réalise avec surprise qu’il vient de se joindre à moi. Nous échangeons un regard – complice ? – et je ne peux retenir un sourire tout en haussant le niveau de mon jeu. Il me suit, sans chercher à mener ou me dépasser, juste complémentaire, et les cinq minutes qui suivent sont proprement… magiques. La chanson finie, je ne sais plus si je dois rire ou pleurer car c’est bien la première fois que j’éprouve une émotion pareille à celle qui m’étreint en cet instant.

 

Le silence qui suit semble vibrer et j’aimerais alors que rien ni personne ne vienne jamais le troubler.

 

N’est-ce pas ce que l’on appelle un moment de grâce ?

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Les vingt-quatre variations dont il est question ici sont celles de la Rhapsodie sur un thème de Paganini en la mineur, opus 43, de Serguei Rachmaninov, dont la plus connue est la 18, Andante cantabile, entendue dans plusieurs films.

Les caramels Chelsea existent réellement !

 

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