CHAPITRE III

 

Cette fin d’après-midi d’été marqua le début de ce qui allait devenir une profonde amitié entre les deux adolescents. À partir de cet instant, Noriko commença à retrouver le moral, quant à Ryûichi, sitôt qu’il avait un moment de libre, il le passait en compagnie de sa nouvelle amie. Ce que son oncle et sa tante ne voyaient pas forcément d’un bon œil.

 

« Je t’ai dit et répété de ne pas aller importuner les clients, surtout pas avec cette peluche ridicule ! tempêta monsieur Satô. Tu n’écoutes donc jamais ce qu’on te dit ?! »

 

- Je ne l’ai pas importunée, elle n’avait pas le moral et je suis allé discuter avec elle, se défendit Ryûichi. La preuve que ça ne l’a pas dérangée, nous sommes amis maintenant. 

 

- Eh bien, que ça n’aille pas plus loin ! Il ne manquerait plus que tu mettes cette gamine dans les ennuis ! »

 

Ryûichi devint écarlate, cependant que son cousin s’étranglait de rire.

 

« Je… je ne fais rien de mal en la voyant, protesta-t-il. Elle joue du piano, on parle simplement de musique. »

 

Le garçon en voulait terriblement à sa famille. Pourquoi ne lui faisait-on jamais confiance ? C’était usant, à la fin.

 

Toutefois, rien n’empêchait Noriko et Ryûichi de se voir régulièrement. En règle générale, dès que le garçon avait fini sa journée il allait retrouver sa camarade, et ils allaient faire un tour dans les environs, tout en discutant.

 

Par un après-midi exceptionnellement chaud, alors que Noriko avait décidé d’aller à la plage et s’apprêtait à partir, elle entendit quelqu’un l’appeler par la fenêtre ouverte.

 

« Pssst ! Hé, Nori-chan ! »

 

Se retournant, elle aperçut Kumagorô qui paraissait lui faire des signes, et elle écarta les rideaux.

 

« Ryûichi ? Qu’est-ce qu’il y a ? J’allais partir à la plage », dit-elle.

 

Le garçon apparut à son tour à la fenêtre et lui décocha son sourire le plus enjôleur.

 

« J’ai quelque chose à te montrer, viens avec moi !

 

- Mais je t’ai dit que j’allais partir à la plage…  commença l’adolescente.

 

- Ça ne sera pas long, mais viens d’abord avec moi ! insista Ryûichi.

 

- Bon, d’accord, j’arrive », dit Noriko, résignée. Elle avait très rapidement découvert que son nouvel ami savait se montrer particulièrement insistant quand il avait quelque chose en tête.

 

« Alors ? Qu’est-ce que tu veux me montrer de si important ? 

 

- Suis-moi, on va dans ma chambre. Mais fais-toi discrète, mon oncle ne veut pas que je sois trop familier avec les clients », expliqua Ryûichi d’une voix de conspirateur, sans même songer que ces paroles, innocentes pour lui, avaient une tout autre signification pour la jeune fille dont l’esprit s’était subitement empli d’une foule de pensées toutes plus horrifiées les unes que les autres !

 

« D… dans ta chambre ? Mais Ryûichi… On ne peut pas plutôt aller ailleurs ? 

 

- Non, c’est pas possible, y’a pas d’autre endroit suffisamment isolé, et puis je préfère qu’on soit tranquilles pour faire ça », répondit le garçon avec un sourire désarmant en la saisissant par la main puis, sans attendre de réponse, il l’entraîna à sa suite.

 

« R… Ryûichi, attends, je !... J’ai pas… » haleta Noriko en tentant de se libérer de l’étreinte, en pure perte. Il n’avait tout de même pas l’intention de… Non, pas en pleine journée, dans une auberge pleine de monde ! Oui, mais, il faisait si chaud ce jour-là que quasiment tout le monde était à la plage… Pour la première fois, Noriko prit conscience que Ryûichi était plus vieux qu’elle, bien qu’il ne lui ait jamais dit son âge, et il était fort possible qu’il ait sur elle des vues plus qu’amicales !

 

« Tu vas voir, je suis sûr que ça va te plaire ! »

 

Et, avant que la jeune fille ait eu le temps d’émettre le moindre son, Ryûichi ouvrit vivement une porte et la poussa presque à l’intérieur.

 

« Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ? »

 

Sur une petite table qui faisait office de bureau était posé un synthétiseur. Éberluée, Noriko le regarda avec des yeux ronds puis se retourna vers Ryûichi qui souriait d’un air satisfait.

 

« Tu… C’est ça, que tu voulais me montrer ? s’enquit-elle, stupéfaite bien qu’encore un peu méfiante.

 

- Ben oui, qu’est-ce que tu croyais ? Tu m’as dit que tu jouais du piano, alors j’ai pensé que ça te ferait plaisir ! »

 

L’instrument, de marque Casio, était un modèle qui n’était plus tout récent mais de bonne qualité. Noriko, qui n’avait jamais joué d’autre chose que du piano, l’observa sans s’en oser s’en approcher.

 

« Tu sais t’en servir ? demanda-t-elle. Tu ne m’avais jamais dit que tu étais musicien toi aussi. »

 

Ryûichi s’assit au bord de la table et effleura les touches du synthétiseur.

 

« Disons que je me débrouille… Mais moi, ce que j’aime, c’est chanter. »

 

Toute méfiance envolée, Noriko prit place sur la seule chaise de la pièce.

 

« Tu sais, Ryûichi… Quand j’ai reçu la lettre du Conservatoire je me suis jurée que je ne toucherais plus jamais à un piano. Que ça ne servait à rien de continuer juste pour s’amuser… »

 

Ryûichi posa Kumagorô sur ses genoux et se mit à jouer avec ses oreilles.

 

« Je comprends ce que tu veux dire, Nori-chan. Moi, j’aime chanter. Je veux devenir chanteur, réussir dans la musique, mais je ne suis pas assez doué pour créer des compositions. Avant, quand je vivais à Tôkyô, je chantais dans un groupe… Mais maintenant, je dois me débrouiller tout seul. 

 

- Oh, tu n’es pas originaire d’Atami ? 

 

- Non, de Tôkyô. Mais quand j’ai arrêté l’école, je suis venu travailler ici, chez mon oncle et ma tante, expliqua le garçon.

 

- Quand tu as arrêté l’école ? Alors ce n’est pas juste un travail de vacances ? Mais quel âge as-tu ? 

 

- J’ai dix-sept ans, révéla Ryûichi. J’ai arrêté l’école à quinze ans, après le collège, parce que je ne m’en sortais pas dans mes études. Mes parents n’étaient pas très contents, mais moi j’avais pas envie de continuer. L’école, ça m’a jamais trop intéressé… »

 

Le garçon se pencha vers Noriko.

 

« Personne ne veut me croire quand je dis que la seule chose qui m’intéresse, c’est chanter. J’en ai déjà écrit plein, des chansons. Tiens, je vais te montrer. »

 

Ryûichi glissa du bord de la table et entreprit de fouiller dans un placard bas. Il en tira une liasse de feuilles qu’il tendit à son amie.

 

« Tout ça, c’est moi qui l’ai écrit. Tout seul. Enfin, Kumagorô m’a un peu aidé, mais à peine.»

 

Noriko jeta un coup d’œil sur le premier feuillet, couvert d’une écriture malhabile comme celle d’un enfant.

 

« Mais… c’est écrit en Hiragana ! s’exclama-t-elle avec surprise.

 

- Ben oui, je sais pas écrire les Kanji… C’est plus facile comme ça, se défendit Ryûichi, qui savait parfaitement ce que son entourage pensait de lui et de ses difficultés d’écriture. Mais la chanson, tu en penses quoi ? »

 

L’adolescente s’efforça de déchiffrer les pattes de mouche de son camarade. Bien que le texte ait été truffé de fautes, il était intéressant et bien construit.

 

« C’est pas mal… enfin, à mon avis… Tu as composé une mélodie, aussi ? 

 

- Oui, mais je ne la trouve pas tellement réussie… J’ai tout enregistré sur le synthé, tu veux que je te fasse écouter ? »

 

Intéressée en dépit de tout – y compris de ce qu’elle s’était juré – Noriko acquiesça. Ryûichi mit en marche son instrument, chargea sa programmation et se mit à jouer.

 

Son exécution n’était pas mauvaise, estima la jeune fille, mais très impersonnelle. Quant à la musique en elle-même, elle la trouva très banale, resucée d’airs maintes et maintes fois entendus. Restaient les paroles, bien supérieures à leur accompagnement. C’est ce qu’elle répondit à la question de Ryûichi une fois qu’il eut terminé.

 

« … mais bon, je ne sais pas si mon avis a tant de valeur que ça, attendu que je me suis faite recaler à l’entrée du Conservatoire », conclut l’adolescente.

 

Ryûichi s’éloigna du synthétiseur et s’adossa au mur.

 

« Non, tu as raison. C’est tout à fait ça, et j’ai bien conscience de mes lacunes », dit-il, et Noriko s’aperçut que son expression avait changé. Il paraissait soudain plus adulte… plus mûr.

 

« Nori-chan, dans trois semaines le lycée du quartier organise une grande fête. Il y aura aussi un concert, et j’avais l’intention d’y participer, enchaîna le garçon.

 

- Mais tu ne vas pas au lycée, alors comment ?... 

 

- Grâce à mon cousin Kazuya, il a gardé des contacts avec d’anciens élèves. Enfin, quoi qu’il arrive, je me demande si ça vaut la peine, car je ne suis pas encore prêt… Et je ne veux pas me contenter d’être juste moyen. »

 

Il secoua la tête et demanda d’un ton presque suppliant :

 

« Noriko… Tu ne voudrais pas m’aider ? 

 

- T’aider ? Mais… Ryûichi… de quelle manière ? 

 

- Pour la musique. Je ne suis pas assez bon, mais toi, je suis certain que tu es très douée. S’il te plaît, Nori-chan ? 

 

- Ryûichi… Je ne sais même pas me servir d’un synthétiseur… 

 

- Laisse-moi seulement te chanter quelque chose. Hein ?... Pour te montrer que, si on s’y met à deux, on pourra faire quelque chose de vraiment bon !! »

 

Il n’était plus simplement suppliant, il y avait dans sa voix une telle ferveur que Noriko céda.

 

« Bon, d’accord… Vas-y, je t’écoute. »

 

Ryûichi prit une profonde inspiration et se mit à chanter. À cappella, sans aucun échauffement préalable, et l’adolescente fut frappée par la pureté et la puissance de sa voix. Sans le moindre effort, sans même qu’on l’entende reprendre son souffle, le garçon chanta le premier couplet et le refrain de la chanson qu’avait lue Noriko. Subjuguée, celle-ci remarqua avec étonnement que les yeux bleus de son ami brillaient d’un éclat intense, presque inquiétant, et il n’y avait pas que ça : sa gestuelle aussi avait changé. Filiforme, tout en bras et en jambes, Ryûichi rappelait à Noriko un jeune lévrier qu’elle avait vu un jour dans un parc, à la fois pataud et fougueux. Or, là, il était véritablement métamorphosé.

 

Le garçon se tut, observa un très court silence, et quand il se tourna vers la jeune fille il était redevenu le Ryû-chan qu’elle connaissait, à tel point qu’elle en resta un instant prise de court.

 

« Alors ? Ça t’a plu ? s’enquit-il avec son grand sourire familier.

 

« Ryûichi… c’était magnifique… murmura Noriko. Tu as vraiment une voix superbe ! Il faut absolument qu’on fasse quelque chose pour cette fête, sinon ce serait du gâchis ! »

 

Ryûichi la dévisagea de ses grands yeux bleus, redevenus candides, et dit, d’une petite voix :

 

« Alors… tu veux bien m’aider ? Pour de vrai ?

 

- Ah, mais oui ! Ce serait trop bête de ne rien faire, tu ne te rends pas compte du talent que tu as ? Tu peux compter sur moi, Ryû-chan ! » déclara fermement Noriko en lui assénant une bourrade énergique dans le dos. Le garçon trébucha puis se saisit de Kumagorô et le fit tournoyer à bout de bras.

 

« T’as entendu, Kuma-chan ? Nori-chan va nous aider ! C’est génial, na no da ! »

 

Et il pressa sans ménagement le museau du lapin contre la joue de la jeune fille, si saisie qu’elle en resta sans voix.

 

« Kuma-chan te remercie, Norikooo ! 

 

- RYÛICHI !! » 

OoOoOoOoOoO 

C’est ainsi que, tous les soirs, les deux adolescents prirent l’habitude de se retrouver pour travailler. Noriko avait très rapidement assimilé les bases du fonctionnement du synthétiseur et il ne lui fallut pas longtemps pour commencer à programmer de courtes séquences. Les mélodies de Ryûichi étant trop banales et téléphonées à son goût, elle entreprit rapidement de les améliorer.

 

« … Et comme ça ? Qu’est-ce que tu en penses, Ryû-chan ?

 

- Oui, c’est beaucoup mieux. Ah, tu es douée, Noriko ! Je suis vraiment nul, moi, à côté de toi ! 

 

- Tu es fait pour le chant, c’est comme ça. Bon, on en était où ? »

 

Au fil des jours, captivée par son travail, Noriko oublia graduellement ses déconvenues des derniers temps. Ses parents en étaient certes ravis, mais un peu étonnés aussi.

 

« Maman, je sors, je vais travailler avec Ryûichi ! annonça l’adolescente comme chaque soir.

 

- Noriko, un instant. Sur quoi travaillez-vous exactement, tous les deux ? demanda sa mère, pas spécialement inquiète, mais un peu intriguée.

 

- Hé bien, on prépare un concert pour la fin du mois.

 

- Un concert ? répéta son père. Mais… tu n’avais pas dit que tu voulais arrêter la musique ?

 

- Oh, ça… J’avais dit ça sous le coup de la déception ! s’écria la jeune fille avec un petit rire insouciant. Bon, il faut que j’y aille ! À tout à l’heure ! »

 

« Nous avons vraiment bien fait de venir à Atami, constata Yukiko Anno. Je me faisais tellement de soucis pour Nori… Cette décision de tout arrêter lui ressemblait si peu ! 

 

- À son âge, le moindre échec prend des proportions dramatiques, j’imagine… Mais, au fait, pour quel genre de concert est-elle en train de se préparer ? » 

OoOoOoOoOoO 

Les trois semaines qui suivirent filèrent à une vitesse incroyable. Kazuya, bien que dubitatif, était parvenu à faire inscrire son cousin sur la liste des participants au concert qui devait clore la journée de fête, et cette fois, impossible de reculer : il faudrait être parfaits pour se démarquer des quatre autres groupes ou musiciens qui devaient eux aussi se produire au cours de la soirée.

 

« Le concert a lieu samedi prochain, et on n’a toujours pas de nom pour notre groupe, déclara Ryûichi à l’issue d’une répétition qui s’était déroulée pour le mieux. On ne peut tout de même pas y aller juste comme « Nori et Ryû » ?

 

- Notre groupe ? Mais de quoi tu parles, Ryû-chan ? 

 

- Ben oui, toi et moi. Pour samedi prochain, ne me dis pas que tu as oublié ! lança Ryûichi d’un ton amusé. Même Kumagorô n’arrête pas d’en parler ! 

 

- Mais… attends… Ryûichi… J’ai juste accepté de te donner un coup de main pour les arrangements, argua Noriko. Il n’a jamais été question que je participe aussi ! »

 

Tout du moins, c’était ainsi qu’elle avait compris les choses… Manifestement, il n’en avait pas été de même pour son camarade.

 

« Mais… Nori-chan… Tu peux pas me laisser tomber maintenant… C’est toujours toi qui es au synthé… Moi, je dois juste chanter… 

 

- Mais Ryû-chan… »

 

Le garçon se retourna vers elle, les yeux pleins de larmes, Kumagorô serré contre sa poitrine.

 

« Si tu n’y vas pas, je n’y vais pas non plus ! Ces chansons, on les a travaillées à deux, si on ne les joue pas à deux c’est pas la peine !! »

 

Il avait l’air si malheureux et désemparé que Noriko, allant à l’encontre du bon sens le plus élémentaire et incapable de dire non à nouveau, se résolut à prendre part au concert. Et puis, il lui fallait bien reconnaître que, grâce à Ryûichi, elle avait tiré un trait sur sa déprime et retrouvé l’envie de faire de la musique.

 

« Bon, c’est d’accord. Je jouerai avec toi… Mais juste cette fois, Ryûichi ! »

 

Aussitôt, le garçon lui bondit dessus et la serra dans ses bras à l’étouffer.

 

« Ah, Nori-chan, merci ! Tu es vraiment adorable ! Bon, alors, comment on l’appelle, notre groupe ? »

 

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