CHAPITRE II

 

« Noriko ? On est arrivés, chérie », annonça sa mère. La voiture venait de s’engager sur le parking étroit de la petite auberge familiale où ils allaient résider tout au long des vacances. Le bâtiment ne payait pas vraiment de mine, mais l’endroit paraissait propre et bien entretenu.

 

Monsieur Anno se gara sur une place libre et coupa le moteur.

 

« Hum, je m’attendais à quelque chose d’un peu plus luxueux, tout de même… dit-il. Tu es certaine que nous ne nous sommes pas trompés d’endroit ? 

 

- Non, c’est bien là, confirma sa femme. Anzu m’a prévenue : la maison n’est pas belle, mais le service est très correct et la cuisine excellente. Allons, venez. »

 

Tous sortirent de voiture. Noriko retira son casque de ses oreilles et alla récupérer son sac dans le coffre.

 

Quand elle se retourna, elle vit qu’un jeune homme la regardait.

 

La première chose qui frappa Noriko fut ses bras, entre lesquels il tenait un gros carton. Des bras maigres, et immenses. Et puis ses jambes. Des kilomètres de jambes osseuses émergeant d’un bermuda beige et disparaissant dans de vieilles Converse bordeaux.

 

Le regard de l’adolescente se détacha enfin de ces membres poussés trop vite et se posa sur le visage du garçon. Un beau visage aux traits fins, illuminé par de grands yeux bleus sur lesquels retombaient des mèches brunes en désordre.

 

Une gamine un peu trop grosse et terriblement triste, telle fut la première impression de Ryûichi à peine eut-il croisé les yeux de la nouvelle arrivante. Pas laide, d’ailleurs, jolie même avec des yeux noisette ourlés de longs cils et une chevelure châtain retenue en queue de cheval.

 

Les deux adolescents s’observèrent mutuellement un bref instant, puis Ryûichi se secoua et vint à leur rencontre de ces nouveaux clients.

 

« Bonjour, soyez les bienvenus ! les accueillit-il avec un large sourire. Je m’appelle Ryûichi et je travaille ici ! Je vous en prie, entrez ! »

 

Toujours chargé de son pesant carton, le garçon précéda les Anno dans la petite auberge. Déposant son fardeau derrière le comptoir de la réception, il ouvrit le registre et consulta la date du jour.

 

« Vous aviez réservé ? 

 

- Oui, répondit Mitsuru Anno, au nom de Anno. 

 

- Très bien… Veuillez signer ici, s’il vous plaît. Je vais vous montrer votre chambre. »

 

Abandonnant provisoirement son chargement à la réception, Ryûichi conduisit ses clients jusqu’à une jolie petite chambre, simple mais d’une propreté irréprochable.

 

« Voilà… Nous faisons restaurant le midi et le soir, et si vous le désirez nous pouvons vous apporter le petit déjeuner tous les matins dans votre chambre… Si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le nous. »

 

Sur ces mots, et un grand sourire, il s’en retourna ranger ses emplettes.

 

« Il a l’air gentil ce garçon, tu ne trouves pas, Noriko ? questionna sa mère.

 

- S’il te plaît, maman, je n’ai vraiment pas envie de penser aux garçons en ce moment. »

 

L’adolescente avait très mal vécu sa rupture – plutôt abrupte – avec Atsushi, et après s’être débarrassée de tout ce qui lui avait appartenu, elle avait juré d’y regarder à deux fois avant de ressortir avec qui que ce soit. Atsushi avait un an de plus qu’elle et était très beau parleur. Mais du Diable si elle se faisait reprendre à succomber deux fois à de jolies paroles !

 

Ceci étant, l’employé de l’auberge – Yôichi, avait-il dit ? – n’avait absolument rien en commun avec Atsushi. Quoi qu’il en soit, pour Noriko c’était entendu, et qu’on ne lui reparle pas de garçons de toutes les vacances ! 

OoOoOoOoOoO 

Il faisait beau et chaud, le ciel était d’un bleu limpide, pourtant Noriko n’avait aucune envie d’aller s’amuser à la plage. Désespérant de la convaincre de les accompagner, ses parents s’étaient résignés à l’abandonner à l’auberge où la jeune fille, après avoir passé près d’une heure à broyer du noir dans sa chambre, s’était décidée à aller prendre l’air et ressassait à présent ses idées noires à l’ombre d’un grand gingko, assise sur un banc dans le petit jardin aménagé derrière l’habitation.

 

« Pourquoi tu es triste ? » s’enquit soudain quelqu’un et Noriko, tournant la tête avec un sursaut, hurla de frayeur en se retrouvant nez-à-nez avec la tête ronde et rose d’un lapin en peluche.

 

« Il faut pas avoir peur, c’est Kumagorô », poursuivit la personne qui venait de parler, et qui n’était autre que le garçon maigre qui avait accueilli la famille Anno lors de son arrivée. Il avait à la main une peluche rose et souriante, dont le cou inexistant s’ornait d’un nœud papillon rouge. « Il veut juste savoir pourquoi tu as l’air si triste. »

 

Remise de ses émotions, Noriko dévisagea avec stupéfaction son interlocuteur. Était-il vraiment en train de parler de cette peluche ? Et depuis quand des garçons de cet âge se promenaient-ils avec des jouets ? Elle lança un coup d’œil nerveux aux alentours.

 

« Heu… excuse-moi, mais il faut que je rentre, dit-elle d’un ton mal assuré. Manifestement, ce type n’était pas clair…

 

- Attends, ne t’en va pas déjà, comment est-ce que tu t’appelles ? »

 

L’adolescente se leva d’un bond et se précipita vers l’auberge.

 

« Laisse-moi tranquille ! Je n’ai pas envie de discuter, et surtout pas avec toi ! »

 

Mortifié, Ryûichi la regarda disparaître dans l’habitation. C’était bien la première fois qu’une fille s’enfuyait à sa vue… Était-ce à cause de Kumagorô ? Son oncle et sa tante ne voulaient pas qu’il garde sa peluche avec lui à l’auberge, ni qu’il aborde les clients. Oui, mais cette fille paraissait si déprimée…

 

« Viens, Kuma-chan, on va aller faire un tour, rien que tous les deux, dit-il d’un ton un peu triste en fourrant la peluche dans la poche de sa chemise. Et tant pis pour elle, elle est trop méchante. »

 

Il alla chercher son vélo dans une remise et l’enfourcha. Ryûichi aimait beaucoup ce genre d’escapades, les environs d’Atami étaient très agréables, et il adorait longer le bord de mer en chantant à tue-tête, la plupart du temps des airs de sa composition.

 

Le garçon savait parfaitement que les gens du voisinage le considéraient comme un attardé parce qu’il sortait toujours accompagné de Kumagorô. La plupart des jeunes de son âge se moquaient de lui et, une fois, l’un d’eux avait eu la mauvaise idée de « piquer sa peluche à ce débile », ce qui s’était soldé par un nez et deux incisives cassées pour l’auteur du délit. Depuis ce jour, personne ne se risquait plus à chercher des noises au « neveu Satô », car on le savait capable d’une grande violence sitôt qu’on s’attaquait à son lapin rose.

 

De ce fait, Ryûichi avait la paix mais il n’avait pas d’amis, et étant du genre sociable il en souffrait un peu. Heureusement, Kumagorô était là pour l’aider à surmonter sa solitude.

 

De la fenêtre de sa chambre, Noriko vit s’en aller à vélo cet étrange garçon maigre, sa peluche fourrée dans sa poche. Elle regrettait un peu la façon dont elle lui avait parlé, mais il faut dire qu’il lui avait fait une belle frousse en lui plantant ce lapin juste devant la figure. Il n’avait pourtant pas l’air méchant, à la réflexion. Plutôt… simplet. Quand il reviendrait, elle irait lui présenter ses excuses car elle s’était vraiment montrée d’une rare impolitesse. 

OoOoOoOoOoO 

De bien meilleure humeur après sa balade, lors de laquelle il avait pu chanter tout son soûl, Ryûichi alla ranger son vélo dans la remise. Quand il en ressortit, à sa grande surprise, la fille avec qui il avait tenté d’engager la conversation un peu plus tôt dans l’après-midi paraissait l’attendre. Que pouvait-elle bien lui vouloir ? Un peu nerveux, il fit mine de ne pas l’avoir vue et se dirigea vers l’auberge.

 

« Heu… attends ! »

 

Ryûichi s’arrêta et se retourna lentement. La jeune fille esquissa un sourire.

 

« Heu… Tu t’appelles Yôichi, c’est ça ? 

 

- Non, c’est Ryûichi, corrigea le garçon, quelque peu sur la défensive.

 

- Je… s’il te plaît, excuse-moi pour tout à l’heure. Je ne sais vraiment pas ce qui m’a pris de te parler comme ça, s’amenda Noriko. Je… j’ai été surprise et… j’ai été très impolie. »

 

Elle s’inclina et, en se redressant, elle vit que Ryûichi la regardait avec un sourire radieux.

 

« Oh, pas la peine de t’excuser ! Mais c’est vrai que tu avais l’air tellement en colère après Kuma-chan et moi… Il voulait simplement savoir pourquoi tu étais si triste. »

 

Noriko se pencha vers la petite peluche dont la tête et les bras émergeaient de la poche de la chemise de Ryûichi. Contrairement à la fois précédente, elle ne trouvait plus déplacé le fait qu’un adolescent de cet âge – mais quel âge avait-il, d’ailleurs ? – se promène avec un lapin rose qu’il semblait considérer comme une véritable personne.

 

« Hé bien… Kuma-chan est un petit curieux, on dirait, dit-elle, et le visage de Ryûichi rayonna véritablement.

 

- Oui, hein ? C’est ce que je n’arrête pas de lui dire. Mais c’est plus fort que lui. 

 

- Au fait… Je m’appelle Noriko. 

 

- C’est très joli, complimenta Ryûichi. Et… pourquoi tu es si triste, Noriko ? 

 

- Hm, j’ai l’impression que Kuma-chan n’est pas le seul à être curieux… répondit la jeune fille qui, étrangement, se sentait le cœur plus léger que depuis bien des jours.

 

- C’est que… je n’aime pas voir des gens malheureux autour de moi, expliqua Ryûichi en jouant avec une des oreilles de son lapin. Alors… Peut-être que je peux t’aider à être un peu moins triste ? 

 

- Oh… ça m’étonnerait… marmonna l’adolescente en baissant la tête.

 

- Pourquoi ? insista Ryûichi. C’est pas bon de garder sa tristesse rien que pour soi… Moi, quand ça va pas, je le dis toujours à Kumagorô. »

 

Noriko soupira. Ce garçon était vraiment étrange, mais en dépit de ses manières singulières il n’avait pas l’air de se moquer d’elle. Elle eut soudain l’intime conviction qu’il disait la vérité, qu’il avait l’habitude de se confier à son lapin en peluche… et pourquoi pas, après tout ? 

 

« D’accord, je vais te raconter… Mais pas ici, si on allait plutôt s’asseoir sur le banc, là-bas ? »

 

Et c’est ainsi que la jeune fille raconta tout, le concours d’entrée au Conservatoire, la lettre de refus, la grosse déprime et la rupture avec Atsushi. Tout au long de son récit Ryûichi garda le silence, mordillant occasionnellement l’une ou l’autre des longues oreilles roses de Kumagorô.

 

« … alors tu vois, conclut Noriko, j’ai vraiment pas le cœur à m’amuser en ce moment… Rien ne va, absolument rien ! »

 

Elle se mordit la lèvre comme pour s’empêcher de pleurer. Ryûichi la regarda d’un air compatissant.

 

« Allez, ne sois pas si triste… Si tu veux, je te prête mon Kumagorô. Rien qu’un peu, hein ? Mais ne pleure pas », dit-il en fourrant la peluche entre les bras de l’adolescente qui tressaillit et se retint de jeter par terre le lapin dont les oreilles étaient imprégnées de salive.

 

« Ah, m… merci, c’est gentil mais c’est pas la peine, Ryûichi ! Tu peux garder Kuma-chan avec toi, je t’assure que ça m’a fait beaucoup de bien de parler de tout ça avec toi ! dit-elle en replaçant illico la peluche entre les mains de son propriétaire.

 

- C’est vrai ? Tu ne vas pas pleurer ? 

 

- Non, non, je t’assure que non ! » assura Noriko qui n’avait pas la moindre envie de se retrouver à tripoter ce jouet malpropre. Cependant, il lui fallait reconnaître qu’avoir, pour la première fois, tout déballé de ses soucis lui avait réellement fait du bien. Contrairement à sa famille ou ses amis, Ryûichi, qui ne la connaissait pas, ne l’avait pas jugée et s’était contenté de lui prêter une oreille attentive.

 

« Enfin, tu sais Nori-chan – je peux t’appeler comme ça ? – c’est mieux que tu ne sois plus avec cet Atsushi… parce que, pour qu’il ose te dire quelque chose comme « tu as grossi », c’est que c’était vraiment qu’un gros nul, et c’est dommage que Kuma-chan n’ait pas été là, il l’aurait remis à sa place avec un miracle beam ! s’écria Ryûichi en brandissant son lapin d’un geste menaçant.

 

- Un quoi ? 

 

- Un miracle beam. C’est une attaque spéciale de Kumagorô, mais – et Ryûichi se pencha vers Noriko pour lui glisser dans l’oreille, il ne l’utilise pas souvent, seulement quand il est très en colère. Mais là, je crois que ça l’aurait mérité ! »

 

La jeune fille ne put s’empêcher de rire. Vraiment, ce Ryûichi était particulier… mais c’était la première fois depuis des jours qu’elle riait de si bon cœur, et elle se sentait bien mieux qu’elle ne l’avait été depuis longtemps.

 

« Alors ? Ça va mieux, hein ? s’enquit le garçon avec une once de fierté dans la voix.

 

- Oui… ça va vraiment mieux. Merci, Ryûichi, et merci aussi à Kuma-chan. 

 

- De rien ! s’écria Ryûichi, réjoui. On est amis maintenant, Nori-chan ?

 

- Ça me va… Ryû-chan ! » 

OoOoOoOoOoO 

Quand les parents de Noriko revinrent de la plage, ils notèrent aussitôt le changement qui s’était opéré chez leur fille ; moins renfrognée, moins abattue, elle semblait surtout moins accablée par tout ce qui lui était arrivé au cours des semaines précédentes. Et c’était très rassurant, car Noriko avait toujours eu un tempérament vif et fonceur, à tel point que ses proches avaient du mal à la reconnaître ces derniers temps.

 

« On dirait que ça va un peu mieux, ma chérie, constata sa mère. Tu es sortie te promener, pendant que nous n’étions pas là ? »

 

L’adolescente secoua la tête mais dit :

 

« Tu avais raison, maman… C’est vraiment un gentil garçon. »

 

Yukiko Anno considéra sa fille avec surprise.

 

« Mais de qui parles-tu, Noriko ? »

 

La jeune fille adressa un petit sourire à sa mère mais ne répondit pas.  

 

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