UN ETE A ATAMI

 

CHAPITRE I

 

« Noriko, tu es prête ? Nous partons ! 

 

- Oui, m’man, j’arrive. »

 

Noriko s’écarta lentement de la fenêtre ouverte et poussa un profond soupir. Elle n’avait pas envie d’aller à Atami. Pour tout dire, elle n’avait envie d’aller nulle part. Les vacances d’été venaient de commencer et il faisait très chaud, et en d’autres circonstances l’adolescente de quinze ans aurait été enchantée d’aller passer un mois entier dans cette ville balnéaire. Malheureusement, tout allait mal en ce moment et c’est avec un nouveau soupir que la jeune fille referma la fenêtre et souleva son sac de voyage.

 

« Dépêche-toi, ton père nous attend dans la voiture, la pressa sa mère. Allons, ne fais pas cette tête ma chérie, ce séjour à Atami va te faire beaucoup de bien, j’en suis certaine. »

 

Noriko hocha la tête sans rien dire et déposa son sac dans la malle de la voiture avant de prendre place à l’arrière. Et, comme elle n’avait pas envie de discuter avec ses parents, elle plaça le casque de son walkman sur ses oreilles et mit l’appareil en marche.

 

Cependant, même la musique de son groupe préféré était incapable de chasser ses idées noires, et elle se remit à penser à l’instant où elle avait décacheté cette lettre…

 

« Noriko ! Ça y est ! La réponse du Conservatoire est arrivée ! » annonça Yukiko Anno en tendant une lettre à sa fille qui la lui arracha presque des mains.

 

Enfin ! Cela faisait presque trois semaines que l’adolescente avait présenté le concours d’entrée du Conservatoire Shôbi de Tôkyô, et elle attendait la réponse avec impatience. Bien que, en ce genre d’occasion, rien ne soit jamais acquis d’avance, Noriko avait bon espoir car elle avait beaucoup travaillé cette Danse macabre, de Camille Saint-Saëns, et son interprétation avait été bonne. Du moins le pensait-elle, avec la belle confiance dont elle faisait ordinairement preuve.

 

« Alors ? » questionna sa mère, tout aussi impatiente qu’elle, et au moins aussi confiante en ses capacités.

 

Noriko déchira le bord de l’enveloppe et en tira une lettre. Le cœur battant, elle lut…

 

« C’est pas vrai… » souffla-t-elle, incapable de croire à ce qui était écrit sur la feuille qui, à présent, tremblait entre ses doigts.

 

« Nori ? 

 

- Je… maman… j’ai été recalée… »

 

Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes. Avec un sanglot étouffé elle froissa la feuille, la jeta au sol et courut se réfugier dans sa chambre, ignorant les appels de sa mère.

 

Noriko lança un coup d’œil morne par la vitre de la voiture. Le simple fait de se remémorer cet instant lui tirait des larmes. Jamais elle n’avait essuyé un échec aussi cuisant, elle qui avait tant confiance en elle ! En dépit de son jeune âge, elle était brillante au piano, et là ! Du haut de ses quinze printemps, elle voyait ses illusions se fracasser sur la dure réalité de la vie. Et s’il n’y avait eu que ça…

 

« Allez, rentrez bien ! À bientôt ! »

 

Noriko salua de la main ses amis Tomoe et Yûsuke, et s’éloigna en compagnie d’Atsushi, son petit ami. Bien qu’elle n’en ait pas eu très envie, elle avait accepté d’aller au cinéma, encouragée par sa mère qui avait estimé qu’elle avait besoin de se changer les idées. Les deux couples avaient ensuite passé un peut moment dans un café, puis s’étaient séparés pour rentrer.

 

« Noriko… 

 

- Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ? »

 

En fin de compte, l’après-midi n’avait pas été si mauvais, pendant un moment l’adolescente était même parvenue à oublier les idées noires qui ne la lâchaient plus depuis qu’elle avait reçu la lettre du Conservatoire.

 

« Écoute… il faut vraiment qu’on parle, là. »

 

Intriguée, Noriko leva les yeux vers Atsushi. Celui-ci la regardait avec un air qui ne lui plut guère, mais elle demanda :

 

« De quoi veux-tu me parler ? »

 

Atsushi soupira. Il savait que la jeune fille traversait une période difficile, et il s’en voulait un peu d’aborder ce sujet maintenant. Mais il ne voulait plus faire durer davantage les choses…

 

« Noriko… Je crois qu’il vaudrait mieux qu’on arrête de se voir. 

 

- Quoi ? Mais… pourquoi tu dis ça, Atsushi ? »

 

Cela faisait près de dix mois que Noriko et Atsushi sortaient ensemble et même si, ces derniers temps, leurs rapports s’étaient quelque peu… distendus, jamais l’adolescente n’aurait pensé qu’ils puissent en arriver là !

 

« Honnêtement, Noriko, tu as complètement changé ces dernières semaines. D’abord, tu n’en avais que pour ton concours. On ne se voyait même plus tant tu étais occupée à répéter… 

 

- Mais… c’est parce que c’était très important pour moi, Atsushi… » plaida la jeune fille.

 

« D’accord, je le sais bien, mais après tu attendais le résultat, et pareil : j’avais l’impression de ne plus exister. Et depuis que tu as raté ce fichu concours d’entrée c’est encore pire… alors, je pense qu’il vaut mieux qu’on arrête là. »

 

Choquée, Noriko ne trouva tout d’abord rien à répondre. Atsushi n’avait pas complètement tort, avec ce concours elle avait singulièrement négligé ses amis, même lui qui était pourtant son petit copain. Cependant, si quelqu’un devait la soutenir, c’était bien lui, non ? Et elle ne l’avait pas beaucoup vu ces derniers temps.

 

Elle était néanmoins prête à s’excuser quand, avant qu’elle ait eu le temps de dire un seul mot, Atsushi ajouta :

 

« Et puis… depuis que tu t’es fait recaler, tu t’es pas mal laissée aller, je trouve. Tu as grossi, et tu n’étais déjà pas très mince… »

 

Toute idée de s’excuser de quelque manière que ce soit s’évanouit de l’esprit de Noriko. Écarlate d’humiliation, des larmes de colère plein les yeux, elle asséna une gifle retentissante à Atsushi, arracha de son cou le pendentif qu’il lui avait offert pour son dernier anniversaire, le jeta par terre et siffla :

 

« Comment est-ce que tu oses me dire une chose pareille ?! Je ne veux plus jamais te revoir, espèce de salaud ! »

 

C’est donc dans un état d’esprit vraiment morose que Noriko faisait route vers Atami. Le temps avait beau être splendide, elle n’avait aucune envie de s’amuser, et elle espérait qu’une fois là-bas elle ne rencontrerait personne de sa connaissance. Tout ce qu’elle voulait était rester seule.

 

OoOoOoOoOoO

 

 « Ryûichi ! Tu as fini de charger la camionnette ? 

 

- Oui, tonton, on peut y aller ! »

 

Naoyoshi Satô mit le moteur en route et Ryûichi prit place d’un bond à ses côtés.

 

« Tu sais Ryûichi, à partir d’aujourd’hui nous allons avoir plus de clients, alors je compte sur toi. Tu vas avoir beaucoup de travail puisque Kazuya ne pourra pas t’aider avant au moins 15 jours… Je peux te faire confiance, hein ? 

 

- Mais oui, tonton ! Tu peux compter sur moi ! » déclara Ryûichi avec un bel enthousiasme. Son oncle hocha la tête sans rien dire. Son neveu était plein de bonne volonté mais il était étourdi et donnait parfois l’impression d’être un peu… retardé n’était pas le mot, mais il fallait reconnaître qu’il faisait montre d’un comportement très particulier pour un adolescent de dix-sept ans. À commencer par se promener avec un lapin en peluche rose… Toutefois, on ne pouvait pas lui reprocher d’être fainéant.

 

Vraiment, cet accident de la circulation dont avait été victime Kazuya, le cousin de Ryûichi, ne pouvait tomber plus mal. Par chance le jeune homme ne souffrait que d’une fracture du poignet, mais son travail à l’auberge familiale s’en trouvait sérieusement compromis… Il n’y avait plus que Ryûichi pour seconder monsieur et madame Satô, et on ne pouvait pas dire qu’il était d’une rigueur exemplaire, même s’il faisait des efforts.

 

Le trajet jusqu’à l’auberge ne prenait pas plus de vingt minutes. Ryûichi passa son bras à la fenêtre et se laissa aller à rêvasser. Cela faisait deux ans qu’il vivait et travaillait ici, à Atami, dans la péninsule d’Izu. Depuis qu’il avait arrêté ses études… Il se rappelait très nettement la conversation qui avait eue lieu entre ses parents et lui quand il leur avait fait part de sa décision.

 

« Comment, Ryû ? Tu veux abandonner tes études ?! »

 

Ses parents le regardaient avec incrédulité, de part et d’autre de la table. Ryûichi hocha la tête.

 

« Oui. Je vais chercher du travail. J’ai pas envie de faire des études, et en plus je suis trop nul pour passer dans un bon lycée. »

 

Son père lui lança un regard sévère.

 

« Si tu avais travaillé un peu plus, au lieu de perdre ton temps à faire de la musique avec tes bons à rien de prétendus amis ! Tu t’imagines vraiment que tu as la moindre chance de réussir dans ce milieu ? Mais sois réaliste, une fois dans ta vie ! À ton âge, et sans diplôme, quel travail espères-tu trouver ? »

 

Chikako Sakuma lança un coup d’œil désolé à son mari. Certes, celui-ci n’avait pas tort… mais elle savait aussi que Ryûichi n’était tout simplement pas fait pour les études. Ses difficultés en classe remontaient à l’école primaire, et il avait eu beau faire des efforts il n’était jamais parvenu à suivre ses camarades.

 

« Je trouverai toujours quelque chose, répondit Ryûichi d’un ton de défi. J’ai pas peur de travailler, et je peux faire n’importe quoi ! 

 

- Et tu crois qu’on voudra d’un gamin qui ne sait même pas écrire son nom sans faire de fautes ? » rétorqua son père avec colère. Lui-même avait connu une période de chômage après un licenciement, et il savait combien la concurrence était rude sur le marché de l’emploi. Sans aucun diplôme, Ryûichi n’avait pas la moindre chance de s’élever socialement. Quant à son rêve de carrière musicale… des idioties de gosse !

 

Les yeux de Ryûichi étincelèrent, et il allait répondre quelque chose d’irréparable quand sa mère intervint.

 

« Kenji ! Ryûichi ! Arrêtez et écoutez-moi ! »

 

Père et fils se tournèrent vers elle.

 

« Peut-être que Nao pourrait le prendre pour travailler à l’auberge, dit-elle en regardant son mari. Qu’en dis-tu, Ryû ? Ça te plairait de travailler là-bas ? »

 

Naoyoshi Satô était le frère aîné de Chikako. Avec son épouse, Fumie, et son fils, Kazuya, il était propriétaire d’une petite auberge à Atami, ville balnéaire très fréquentée par les Tôkyôïtes en été. L’établissement n’était ni très vaste ni très luxueux et sa clientèle familiale, à la recherche d’un endroit calme et peu onéreux où passer les vacances.

 

« Oui, maman, acquiesça Ryûichi. Peu lui importait, en fait, tant qu’il avait un travail.

 

- Mais Chikako…

 

- Bien, dans ce cas je vais appeler mon frère dès ce soir et lui expliquer la situation, poursuivit madame Sakuma. Maintenant, je vous en supplie, calmez-vous. Vous disputer ne changera rien à cette histoire. »

 

Un coup de frein brutal tira Ryûichi de ses souvenirs. Une moto venait de se rabattre devant la camionnette, obligeant le véhicule à faire une embardée pour l’éviter.

 

« Non mais, tu peux pas faire attention, espèce de débile ! cria l’oncle Nao. Puis, prenant son neveu à témoin : Y’en a, je te jure! À croire que la route n’appartient qu’à eux ! »

 

Ryûichi hocha la tête. Son oncle avait tendance à s’emporter facilement, mais il s’entendait bien avec lui. Même si, au départ, tout n’avait pas été très facile…

 

« Alors, cousin, tu as fini de t’installer ? » demanda Kazuya en entrant dans la petite pièce que l’on avait allouée à Ryûichi. Celui-ci hocha la tête.

 

« Mais… c’est une peluche ? » Kazuya désigna Kumagorô, assis sur un futon plié.

 

« Oui, c’est Kumagorô, répondit Ryûichi tout naturellement. Son cousin lui lança un regard étrange.

 

- Tu as encore une peluche à ton âge ? 

 

- C’est mon meilleur ami. Il me suit toujours partout où je vais. Il n’aurait certainement pas voulu rester seul à Tôkyô, expliqua le garçon, habitué à ce genre de réaction en présence de Kumagorô.

 

- Ah… bon, tu fais ce que tu veux, hein… »

 

Et Kazuya battit en retraite. Il n’avait que de rares fois rencontré son cousin, plus jeune que lui de neuf ans, et il n’aurait jamais imaginé qu’il puisse être demeuré… Mieux valait mettre ses parents au courant de cet état de fait.

 

La camionnette stoppa devant une petite auberge modeste mais accueillante.

 

« Ryû, aide-moi à décharger. 

 

- Ok, tonton ! »

 

Oncle et neveu déchargèrent les cartons de denrées puis, tandis que Naoyoshi Satô allait garer le véhicule, Ryûichi entreprit de rentrer les courses dans l’auberge. Son oncle revint rapidement l’aider et, alors qu’il ressortait chercher le dernier carton, il vit qu’une voiture était en train de se garer dans le petit parking.

 

Ryûichi se baissa et ramassa son fardeau. Quand il se redressa, les occupants de la voiture en étaient sortis et une adolescente achevait de tirer un sac de la malle.

 

L’instant d’après, elle leva les yeux vers lui et leurs regards se croisèrent.

 

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