CHAPITRE III

 

L’Hikari qui assurait la liaison entre Kyoto et Tokyo semblait filer à une allure deux fois plus rapide qu’à l’ordinaire et Suguru paraissait incapable de parvenir à calmer la nervosité qui lui donnait l’impression d’avoir un petit lézard agité dans le ventre. Comment en était-il arrivé à redouter de se retrouver seul avec Hiroshi ? Jamais il n’avait éprouvé semblable malaise avec Shinichi, mais celui-ci ne lui avait jamais non plus bondi dessus. À présent qu’ils étaient réunis il avait envie de prendre son temps et d’explorer à petits pas leur relation toute neuve alors qu’Hiroshi, lui, ne semblait avoir qu’une hâte : la consommer sans attendre.

 

De toutes façons il faudra bien que j’y passe à un moment où à un autre… songea le pianiste avec un soupir mais sa conviction était bien faible en comparaison de ses réserves. Et, avec un peu de chance, la soirée d’anniversaire se poursuivrait si tard dans la nuit qu’il pourrait invoquer la fatigue pour se dérober… encore une fois.

 

OoOoOoOoOoO

 

Hiroshi l’attendait sur le quai de la gare centrale de Tokyo. Il était encore tôt aussi les deux garçons décidèrent-ils d’acheter des bento et de passer une partie de la journée au Parc de Yoyogi. Assis au pied d’un grand arbre, sur l’herbe fournie et si fraîche en ce mois d’août, ils discutèrent de leurs projets d’avenir dans la musique et Suguru se sentait bien à nouveau, toute nervosité envolée, heureux de retrouver cette complicité entre eux que plus aucune crainte ne parasitait. Que craignait-il tant, à la fin ? Il était amoureux d’Hiroshi, oui ou non ?

 

« J’ai écrit quelques compos durant mon séjour en Angleterre et je les ai retravaillées depuis mon retour. Cependant, j’aimerais que tu me donnes ton avis éclairé de musicien pro, ça ne te dérange pas ?

 

- Bien sûr que non, même si je suis persuadé que vous n’avez absolument pas besoin de mes conseils. Vous êtes bien plus que moi connaisseur en rock et en pop.

 

- Certes, mais au niveau technique tu dois être environ un million de fois meilleur que moi, déclara Hiroshi avec bonne humeur.

 

- Il n’y a pas que la technique, l’interprétation compte énormément et sur ce plan-là je vous assure que vous n’avez rien à envier à bien des artistes connus. Et après avoir joué la Sonate n° 9 avec vous… »

 

Suguru s’interrompit, parcouru d’un léger frisson de délice. Ç’avait été si intense entre eux ce soir-là que chaque fois qu’il évoquait le souvenir de leur interprétation il en était remué. Ce morceau n’appartenait désormais plus qu’à eux et jamais plus il n’accepterait de le jouer avec quelqu’un d’autre.

 

« Et au niveau du travail ? Avez-vous trouvé quelque chose ? » s’enquit-il, changeant résolument de sujet.

 

Ils quittèrent le parc en milieu d’après-midi et retournèrent à l’appartement qu’Hiroshi partageait avec Sakura, et dans lequel Suguru pénétrait pour la première fois. La jeune femme était sortie mais avait promis de rentrer tôt pour aider son ami à mettre la dernière main aux préparatifs de la soirée, même si la majeure partie du repas avait été commandée chez un traiteur.

 

« Et puis, ça vous laissera un peu de temps pour faire des choses malhonnêtes tous les deux », avait-elle glissé avec un clin d’œil polisson et, en effet, une fois à l’abri des regards, les deux garçons se laissèrent aller à d’intenses caresses que l’imminence du retour de Sakura rendait à la fois plus piquantes et moins susceptibles de franchir un certain seuil.

 

Suguru n’avait jamais remercié Sakura d’être intervenue dans leur relation, pourtant il devait beaucoup à la jeune femme. Sans son coup de téléphone, Hiroshi et lui seraient demeurés en mauvais termes et leur histoire n’aurait jamais eu lieu. C’est pourquoi, à peine eut-elle mis un pied dans l’appartement que le garçon l’entraîna à l’écart, après les salutations d’usage, et la remercia avec ferveur et solennité.

 

Hiroshi, lui, s’était mis au travail à la cuisine où Sakura et Suguru vinrent le rejoindre aussitôt après en dépit de son assurance qu’il pouvait se débrouiller seul et que son petit ami n’était pas là pour l’aider aux fourneaux et, en un rien de temps, tout fut prêt. Le temps de se changer, les premiers invités sonnaient déjà à la porte.

 

« Ah ! Sobi et Junichi ! Bonsoir ! Entrez », salua Hiroshi, laissant passage à deux jeunes hommes. Celui qui paraissait le plus jeune, et avait de longs cheveux noirs, portait un élégant yukata gris et un haori. L’ancien interne fit les présentations à un Suguru quelque peu étonné par cet accoutrement.

 

« Voici Junichi Shimizu et Sobi Mizutani. Suguru Fujisaki, désigna-t-il.

 

- Bonsoir, le salua Sobi. Nous nous sommes déjà rencontrés il me semble, Fujisaki-san, déclara-t-il en s’inclinant cérémonieusement. Enchanté de vous revoir.

 

- Moi de même », répondit le pianiste tout aussi poliment après un bref instant de surprise. En effet, il se souvenait de ce jeune homme qui lui avait alors paru bien proche d’Hiroshi. Qu’avait-il été pour lui, en fin de compte ?

 

« Ne te laisse pas impressionner par ce poseur, intervint son petit ami. Il s’habille comme ça parce que Junichi est prof d’histoire, je ne veux même pas imaginer ce qu’il serait capable de faire s’il était docteur à la place.

 

- Quoi, tu n’aimes pas les petites blouses d’infirmière, Nakano ? Ah non, toi ton truc c’est plutôt les tenues de soubrette, glissa-t-il avec un coup d’œil à Suguru. Je plaisante ! Et je sais vraiment qui vous êtes, Fujisaki-san. Votre renommée dans ce pays n’est plus à faire.

 

- Ah… merci », répondit le musicien, un peu troublé par les déclarations de ce singulier jeune homme.

 

Les autres invités arrivèrent peu après : Yuji, le frère aîné d’Hiroshi, Kagami et Kyo, ses colocataires kyotoïtes, ainsi que quelques anciens étudiants de Todai. Itachi et Narumi n’avaient pas pu venir, le jeune homme ayant dû remplacer en catastrophe un collègue absent, mais ils avaient confié leur cadeau à Kyo. Ainsi réunis, ils ne formaient qu’un comité restreint mais Hiroshi était heureux d’être à nouveau entouré de ses amis après une si longue absence.

 

« Un discours ! réclama Kagami.

 

- Ah non, ça sera pour après ! Commençons plutôt par nous mettre dans l’ambiance ! s’exclama Kyo en brandissant une canette de bière.

 

- Tout à fait ! Les longs discours pénibles passent beaucoup mieux après quelques dizaines de bières », approuva Yuji en l’imitant, et la soirée fut officiellement lancée.

 

OoOoOoOoOoO

 

Le repas achevé, l’ambiance déjà bonne enfant vira totalement festive. Alors qu’ils allaient entamer le gâteau, et juste avant de procéder à l’ouverture des cadeaux, le téléphone d’Hiroshi se mit à sonner. Une seule personne était associée à l’air de pop énergique qui se faisait entendre : Shuichi. Heureux du coup de fil de son meilleur ami qui n’avait pas oublié son anniversaire en dépit du décalage horaire, le jeune homme s’excusa et quitta la pièce, abandonnant momentanément les autres convives.

 

Sobi, délaissé par Junichi qui discutait depuis un petit moment avec Sakura, en profita pour se glisser jusqu’à Suguru, assis en bout de table.

 

« Je vois qu’en fin de compte vous avez eu plus de chance que moi avec Hiro », lui dit-il d’un ton de confidence après avoir soufflé avec élégance un ruban de fumée tiré à sa longue pipe kiseru. Le pianiste le dévisagea avec de grands yeux.

 

« Je… Je ne vois pas ce que vous voulez dire ! rétorqua-t-il sèchement, pris au dépourvu.

 

-  Allons, inutile de vous mettre dans cet état, c’est Hiro qui me l’a dit. Ne me regardez pas comme ça ! Après tout je le connais bien, je suis sorti un temps avec lui.

 

- Oh… fut tout ce que Suguru trouva à répondre.

 

- Oui, alors j’ai pensé que ce ne serait pas plus mal de vous mettre au parfum de ce qu’il aime… ou pas… au lit. Qu’en dites-vous, ça peut toujours servir, n’est-ce pas ?

 

- Oh mais… Non, je… » balbutia le garçon, écarlate et horriblement gêné, mais Sobi n’en tint nullement compte et, avec un petit sourire, il se pencha vers Suguru et lui murmura à l’oreille quelques mots qui le firent virer au cramoisi.

 

« Hein ? On ne le dirait pas à le voir, pas vrai ? »

 

Confondu, le jeune pianiste secoua lentement la tête. Trop de révélations en même temps, c’était trop.

 

Aussi abruptement qu’il était venu le trouver, Sobi l’abandonna pour aller discuter avec Yuji. Hiroshi, lui, revint quelques instants plus tard et annonça que le retour définitif de Shuichi au Japon était prévu pour la fin du mois, nouvelle que Sakura accueillit avec enthousiasme et pour laquelle elle proposa aussitôt de porter un toast.

 

« À la poursuite de la carrière de Shu au Japon et au futur succès de celle de Hiro ! s’exclama-t-elle en levant son verre, imitée par les autres convives.

 

- Et pour fêter ça, je propose que notre future star mondiale nous fasse un petit strip-tease, renchérit posément Sobi avec un large sourire. Après tout, tout le monde sait que pour réussir dans le show-biz de nos jours il ne faut pas avoir peur d’en montrer le plus possible.

 

- Pardon ? fit Hiroshi, pris de court.

 

- Allez, ne fais pas le timide Nakano ! Fais nous admirer ton beau corps musclé, insista Sobi avec un coup d’œil en direction de Suguru, tout aussi médusé que son petit ami. Kyo et Kagami se mirent aussitôt à frapper dans leurs mains, réclamant : « Un strip-tease ! Un strip-tease ! » et bientôt tout le monde se joignit à eux, à l’exception du pianiste.

 

« Bon, le temps de trouver une musique d’ambiance… » dit Yuji en fouillant une boîte pleine de CD. On sonna soudain à l’entrée et l’excitation retomba sensiblement.

 

« Ah ? Sauvé par le gong, Hiro ! » s’écria Sakura en allant ouvrir.

 

« Bonsoir. Excusez-moi d’arriver si tard mais je n’ai vraiment pas pu me libérer avant.

 

- Vel ! Au contraire, tu arrives pile au bon moment. Yuji, tu peux envoyer la musique ! »

 

C’est d’un regard d’abord agacé que Suguru suivit la nouvelle arrivante. Sa tenue était un appel au viol, pas étonnant qu’Hiroshi soit sorti avec. Elle portait une jupe en cuir qui aurait dû lui tomber au-dessous des genoux mais au milieu de ladite jupe, une fermeture éclair remontait presque jusqu'à l'entrejambe et son haut ne valait guère mieux : un court gilet en cuir assorti à la jupe, fermeture éclair baissée, révélant un soutien-gorge grenat.

 

Au moins, elle en porte un… songea le pianiste en se consolant à l’aide d’un brownie au goût certes inhabituel mais plutôt bon.

 

Là où les choses se compliquèrent, c'est quand elle embrassa Hiroshi. Sur la joue ou pas, ce succube venait de toucher son petit ami. Décidément, Nakano ne semblait aimer que des créatures exhibitionnistes. Tous ses ex lui collaient-ils autant et se sentaient-ils obligés de le tripoter alors que leur histoire était terminée ?

 

Mais la musique entamait ses premières notes et oublieux – ou ignorant ? – de la rigidité de Fujisaki, Hiroshi débuta son effeuillage. Au grand désespoir de Suguru, les gestes de son petit ami trahissaient un savoir-faire évident. En Angleterre s'était-il cantonné à se déshabiller ? Le coeur au bord des lèvres, il se leva et se réfugia aux toilettes. Sans aucune pudeur ni retenue, Nakano s'était dénudé devant deux de ses exs. La fureur le rongeait et s'il n'avait pas été aussi tard, il serait rentré à Kyoto. Quand, il revint, son petit ami vint vers lui et lui demanda s'il allait bien et s'amusait. Non. Il n'allait pas bien et ne s'amusait pas. Quand il avait appris pour les strip-tease, il avait accepté mais en y étant confronté il avait réalisé que ça le bouleversait. Son petit ami s'était montré quasiment nu devant des inconnus et pour de l'argent ! Jusqu'où serait-il allé ?? 

 

Devant cette mine déconfite, Hiroshi l'entraîna à part :

 

« Qu'est-ce qu'il y a, Su ?

 

- Je… je suis jaloux de ces gens devant lesquels vous vous êtes déshabillé.

 

- Ce sont des amis.

 

- Pas eux ! En Angleterre. Qui me dit que vous…

 

- Je te le dis. Il n'y a pas eu plus. J'avais vraiment besoin d'argent. Suguru, c'est un soir spécial pour moi et…

 

- Je sais, c'est votre anniversaire. Excusez-moi, renifla le pianiste.

 

- Su, il y a un an, jour pour jour, nous étions tous les deux sur la terrasse, à Kyoto. Ce soir-là nous regardions les étoiles ensemble et j'ai voulu te dire ce que je ressentais pour toi mais j'ai été interrompu. Ce soir… ce soir, je peux te serrer contre moi, te dire que je t'aime sans avoir peur de te perdre. »

 

Il se pencha lentement et l'embrassa doucement.

 

« Je t'aime et je ne veux pas te voir triste. »

 

Suguru sourit, rassuré.

 

« Je vous aime aussi, Hiroshi. »

 

Ils auraient bien prolongé ce moment tendre mais Sobi les interrompit et pria Hiroshi de reporter les câlins à plus tard à moins qu'il ne veuille partager.

 

OoOoOoOoOoO

 

Tout se déroulait pour le mieux pour tout le monde, surtout pour Velouria et Sobi qui avaient trouvé un nouveau jeu. Ces deux-là s'étaient aperçus que Fujisaki croyait candidement tout ce qu'ils disaient. Amusés, ils le plongèrent dans les cités pécheresses de Sodome et Gomorrhe en lui contant les tendances perverses de son petit ami d'après de pseudos anecdotes.

 

« Ne vous étonnez pas si Hiro ramène un autre garçon…

 

- …ou une fille, surenchérit Velouria.

 

- Il adore faire ça à plusieurs, confia Sobi en tirant une bouffée de marijuana.

 

- Et il a déjà filmé avec toi Sobi ? 

 

- Oh, il filme maintenant ? Quel vilain garnement, se moqua Mizutani.

 

- Oui et il les stocke pour ses soirées solitaires. Au moins ça l'aura réchauffé en Angleterre », pouffa la jeune fille avant de demander le plus naturellement du monde si Suguru voulait un morceau de brownie que le garçon s'empressa d'accepter car si personne ne semblait apprécier le gâteau, lui se régalait et en était à son cinquième morceau. En croquant sa première bouchée, il vit Sobi entraîner Hiroshi au balcon. Il oublia momentanément les horreurs qu'il avait entendues pour redevenir jaloux. Non, pas jaloux mais étrangement curieux.

 

« … Appelle-le, tu lui plairas. Tu étais vraiment bandant et je sais de quoi je parle. Tu as dû avoir du succès et te faire de jolis pourboires.

 

- Ce qui les excitait c'était que je parle japonais. « Dis-moi des choses coquines Hiroshiiiiii ».

 

- Que leur disais-tu ?

 

- J'énumérais les maladies infantiles avec les symptômes et traitements.

 

- Oh vous êtes là aussi Fujisaki ? »

 

Le garçon sursauta et se retourna vivement vers Junichi.

 

« Je… balbutia-t-il. J'avais chaud.

 

- Je vais rentrer Sobi, demain je me lève tôt.

 

- Je viens aussi. »

 

Le départ des deux hommes marqua celui des autres et l'appartement se vida. Kyo et Kagami prirent la chambre de Sakura, qui partit dormir chez Velouria, et Hiroshi invita Suguru à venir se coucher aussi.

 

Pas de chambre d'hôtel, ni de voisins trop proches. Le jeune homme avait allumé des bougies et mis une musique de fond.

 

« Tu as passé une bonne soirée ? »

 

Les exploits sexuels de son petit ami lui revinrent à l'esprit puis partirent, par vague. En fait, il se sentait comme dans du coton, un peu vaporeux. Comment en était-il arrivé à tirer sur le kiseru de Sobi ? Ah oui, Velouria l'avait fait et pour ne pas se sentir en retrait, il l'avait imitée. Il ne savait pas ce qu'il avait fume mais il soupira et s'allongea. Deux petites flammes s'embrasèrent dans les yeux d’Hiroshi et à son tour il s'allongea sur son petit ami. Ils restèrent de longues minutes à s'embrasser. Quand Nakano jugea son petit ami prêt, il le déshabilla et se coula entre en ses cuisses.

 

« Hiro-chan adore faire des gâteries. Mais vous devez déjà le savoir… »

 

La voix de Sobi résonnait dans sa tête. Qu’avait-il dit d’autre ? N’avait-il pas parlé de… « chaînes » ?

 

 Tout à coup paniqué, le pianiste le repoussa violemment, se redressa et le gifla puissamment.

 

« Sortez ! intima-t-il.

                                                                                                                       

- Mais, je…

 

- Vous n'êtes qu'un pervers. Vous m'écoeurez. Je n'ai pas envie de vous ! Vous me dégoûtez. »

 

Ignorant que Suguru était victime d'un bad trip, Hiroshi ne comprenait plus rien.

 

« Sortez, Hiroshi. Vous êtes sale. Et je suis sale aussi maintenant. Sortez », implora-t-il.

 

Le garçon obéit, médusé. Il ne comprenait rien. C'était la troisième fois qu'il était rejeté. Pourquoi autant de mépris ?

 

Il fuma une bonne partie de la nuit mais le sommeil le surprit et il s'y abandonna. Peut-être que tout ça n'était qu'un mauvais rêve ?

 

OoOoOoOoOoO

 

C’est un bruit aisément indentifiable qui le tira de son sommeil au petit matin : quelqu’un vomissait dans les toilettes.

 

Hiroshi se frotta les yeux et s’assit lentement sur le canapé où il avait dormi après que Suguru l’ait jeté dehors sans autre forme de procès, se remémora-t-il avec amertume. Il avait eu beau réfléchir une partie de la nuit, il était resté incapable de comprendre le pourquoi de la gifle, l’interruption abrupte de leurs ébats et son éviction brutale de la chambre. Cette fois, pourtant, tout paraissait propice à une nuit d’amour débridé… et il s’était retrouvé sur le canapé.

 

L’occupant des toilettes tira la chasse et Hiroshi, avec un petit sourire, s’apprêtait à accueillir par des railleries les excès éthyliques de Kyo ou Kagami mais ce ne fut ni l’un ni l’autre qui poussa la porte et s’y adossa, le visage livide. Le jeune homme se mit debout d’un bond et courut aux côtés de son petit ami.

 

« Suguru ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

 

- Je… J’ai mal au cœur, je ne me sens pas bien…

 

- Viens t’asseoir, dit Hiroshi en l’entraînant d’autorité jusqu’au canapé. Tu es malade depuis combien de temps ?

 

- Je ne sais pas, je me suis réveillé et j’avais mal à la tête, je ne me sentais pas bien puis j’ai eu mal au cœur… » relata le garçon d’une voix blanche.

 

L’ancien interne réfléchit. Les symptômes décrits ressemblaient fort à ceux d’une gueule de bois, sauf qu’il ne lui semblait pas se rappeler que son petit ami ait bu de manière excessive au cours de la soirée.

 

« Qu’est-ce que tu as bu hier soir ? demanda-t-il toutefois.

 

- Des jus de fruit… et une bière. Je ne suis même pas certain de l’avoir terminée. »

 

Manifestement pas une gueule de bois, donc. Suguru se laissa tomber en arrière avec un geignement, les mains sur son front douloureux.

 

« Je ne me sens vraiment pas bien… C’est… c’est peut-être le gâteau ?

 

- Quel gâteau ?

 

- Le brownie au chocolat. Il était très bon et… Bizarrement, les autres en ont peu mangé alors je… je me suis laissé un peu emporter.

 

- Le brownie au chocolat ? répéta Hiroshi en ouvrant de grands yeux. Mais… tu en as mangé combien ?

 

- Je crois… cinq ou six parts, avoua Suguru.

 

- Cinq ou six parts !? »

 

Subitement, la gifle et les propos décousus du pianiste, la veille, prenaient un tout autre sens. Hiroshi se mordit la lèvre. Le fameux brownie n’était autre qu’un « space cake » confectionné par Kyo, un gâteau agrémenté de cannabis. Cinq ou six morceaux ! C’était même stupéfiant qu’il n’ait pas eu un malaise au cours de la soirée !

 

« Tu te sentais bien hier soir, avant de te coucher ? questionna-t-il sans rien laisser paraître.

 

- J’étais un peu bizarre aussi mais… mais c’était peut-être à cause du kiseru de monsieur Mizutani, confessa Suguru d’une voix mourante. Il se rejeta soudain en avant, se leva d’un geste brusque et se précipita aux toilettes. Hiroshi secoua la tête. Space cake plus kiseru – et Sobi ne fumait pas que du tabac dans ce genre d’occasion – un cocktail explosif. Pas étonnant dans ce cas que son petit ami ait dit des choses si peu cohérentes, mais en toute honnêteté, comment lui en vouloir ?

 

Suguru émergea peu après, le visage défait, et se laissa lourdement choir sur le canapé. Hiroshi lui tendit un verre et deux comprimés de paracétamol.

 

« Avale ça pour le mal à la tête. Tu as toujours envie de vomir ?

 

- Non, maintenant ça va un peu mieux.

 

- Il est encore tôt. Je pense que tu as une petite crise de foie, mieux vaut te reposer le temps que la migraine passe. Tu devrais aller te recoucher. 

 

- Voulez-vous… rester avec moi, Hiroshi ? Je ne me souviens pas bien de ce qui s’est passé hier soir mais apparemment nous n’avons pas dormi dans le même lit ? »

 

Le garçon s’étendit lentement avec un profond soupir et son petit ami s’allongea tout contre lui.

 

« Tu n’avais pas l’air très en forme alors j’ai préféré te laisser te reposer », mentit Hiroshi en passant le bras autour de la taille de Suguru qui fourra instinctivement sa tête douloureuse dans le creux de son cou avant de fermer les yeux et de rapidement sombrer dans le sommeil.

 

OoOoOoOoOoO

 

« … C’est vraiment mignon.

 

- Oui et ça a dû être torride pour qu’ils soient encore au lit !

 

- Ils vont bien ensemble en fin de compte. On devrait les prendre en photo ! »

 

Dans un demi-sommeil, Hiroshi entendit de petits gloussements aigus provenant de la porte de la chambre. Il entrouvrit les yeux et aperçut Sakura et Velouria qui les regardaient en riant sous cape. Le voyant réveillé, Velouria lui adressa un clin d’œil assorti d’un petit signe de la main.

 

Je le crois pas… songea le jeune homme en s’écartant légèrement de Suguru qui dormait toujours à poings fermés. Sans le déranger, Hiroshi se leva et vint rejoindre ses amies qui paraissaient avoir décidé de passer la matinée sur le seuil de la chambre à ricaner bêtement.

 

« Alors, Hiro ? Comment s’est passée cette nuit d’amour sauvage ?

 

- Vous avez dû faire ça comme des bêtes pour vous mettre dans un état pareil ! Fujisaki a l’air épuisé ! »

 

L’ex-interne mit la cafetière en route. Avant toute chose il avait besoin de s’éclaircir les idées.

 

« Pas de nuit d’amour sauvage au programme, Suguru était tellement allumé après voir fumé le kiseru et englouti les trois-quarts du space cake qu’il m’a viré de la chambre », exposa-t-il d’un ton mécontent.

 

Sakura manqua s’étouffer.

 

« Les trois-quarts du… Aie ! dit-elle avec une grimace, il devait être dans un sale état !

 

- Et en prime il est malade, avec tout ce chocolat il s’est payé une crise de foie. J’aurais pas dû laisser ce fichu gâteau sur la table. »

 

Un fugace élan de culpabilité traversa Velouria. Elle n’aurait pas dû mettre Suguru au défi de fumer, mais elle ne savait pas qu’il avait mangé autant de brownie avant !

 

« Je voulais juste qu’il soit plus détendu, expliqua-t-elle. Il m’avait l’air un peu crispé pendant la soirée alors…

 

- Bon, de toutes manières c’est fait, conclut Hiroshi en se servant un grand bol de café. Vous avez déjà déjeuné, les filles ? »

 

Quelques instants plus tard, tout le monde à l’exception de Suguru était réuni autour d’un copieux petit déjeuner, et si Kyo et Kagami n’avaient pas l’air très frais, ils avaient bien supporté leur consommation appréciable d’alcool et de substances illicites de la veille.

 

« Fujisaki est déjà reparti ? questionna le premier en se servant une généreuse portion de riz.

 

- Non, il était un peu fatigué alors il dort encore, expliqua Sakura. Quelqu’un veut du nattô ?

 

- Au fait, Hiro, tu as trouvé du travail depuis la dernière fois ? s’enquit Kagami. Maintenant que Hasumi-chan s’en va, il n’y aura plus personne pour t’entretenir !

 

- Hé bien… Oui, j’ai peut-être quelque chose. Je dois appeler lundi, justement. Tu n’as pas honte de m’abandonner dans un moment pareil, alors que je suis sans le sou ? déclama le jeune homme d’un ton dramatique.

 

- Le poste que l’on me propose est une opportunité que je me vois difficilement louper, même pour tes beaux yeux mon petit Nakano.

 

- Il va falloir que tu te trouves vite fait un nouveau coloc, Hiro, si tu ne veux pas te retrouver à vivre dans un studio miteux !

 

- Mais qu’est-ce que vous vous imaginez ? J’ai déjà tout prévu, même si je pars j’ai dressé une liste de remplaçantes potentielles. Désolée, je n’ai que des filles à te proposer mais ça ne devrait pas trop te déranger n’est-ce pas ?

 

- Bien sûr que non. Finalement, c’est peut-être une bonne chose que tu aies trouvé ce poste à Chino, rit Hiroshi, imité par ses amis.

 

- On peut arranger une journée où je te les présenterai, qu’en dis-tu ? Ce sont des amies de la fac, je les connais bien et elles sont tout à fait réglo. 

 

- Elles sont mignonnes au moins ? C’est ça le critère numéro un de sélection, pas vrai Hiro ? fit Kagami en envoyant une bourrade à son camarade.

 

- Bien évidemment, répondit Sakura, mais pas autant que moi, tout de même. Quand je vous dis que je pense à tout… »

 

Ce que la jeune femme ignorait, c’est que Suguru venait de se réveiller et qu’il n’avait rien manqué de la dernière partie de la conversation.

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Kiseru : Le kiseru est une pipe traditionnelle japonaise. À la différence de la pipe occidentale, le kiseru a une plus petite bouche, est plus long et est en majorité fabriqué avec du bambou, avec des extrémités de métal. Il est plus utilisé pour fumer de l'opium, du haschich et de la marijuana que du tabac.

Nattô : germes de soja fermentés, fréquemment consommés au petit déjeuner

Chino : ville du centre du Japon, dans la préfecture de Nagano

 

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